Photo sensible

Superbe… Superbe… Magnifique lumière…

L’ongle parfaitement manucuré de ma mère glissait avec détermination sur l’écran de la tablette tandis qu’elle passait en revue, de son œil toujours acéré, les clichés que j’avais sélectionnés pour ma prochaine expo.

Ça faisait près de vingt-trois ans que c’était comme ça, qu’elle assurait pour moi ce rôle d’imprésario, de coach, de pilier dans tous les sens du terme. Je prenais les photos ; elle s’occupait de les diffuser, de les commercialiser, de les monétiser de toutes les manières possibles. Grâce à elle, je pouvais « vivre de ma passion », selon l’expression consacrée. En réalité, je m’y cramponnais, comme on s’agrippe désespérément à une bouée de sauvetage. Pour rien au monde je n’aurais voulu sombrer à nouveau.

Celle-ci, je ne sais pas, dit-elle en s’arrêtant un moment sur l’un des clichés. Il y a un peu de bruit ici, regarde…

Rien n’échappait à ma mère. Aucun détail. Elle voyait toujours tout… Avait-elle vu, à l’époque, que j’étais à bout ? Que l’entraînement intensif auquel me soumettait mon père était sur le point de me briser en tous petits morceaux ?

Le ballon rond… Il n’y en avait plus que pour ce sport, à toute heure, en toute occasion. Je devais manger foot, dormir foot, sortir foot… Mon père avait eu cette implacable vision pour mon avenir : je serais un footballeur professionnel de haut niveau.

Peu à peu, ses rêves de gloire avaient pris toute la place dans ma vie – et moi, je m’y étais senti de plus en plus à l’étroit. Le petit garçon d’autrefois, tout ébloui des étoiles qu’il voyait dans les yeux de son papa, avait laissé la place à un jeune homme lucide : j’avais devant moi toute une vie pour vivre le rêve d’un autre.

La suite était prévisible : j’avais fini par exploser. Littéralement. J’avais tout fait voler en éclats. Les entraînements sous la pluie, les régimes protéinés, les matchs tous les dimanches, la vie parallèle, toujours en marge des autres, la pression… Mais il était trop tard. J’avais attendu trop longtemps pour me rebeller. Je n’étais déjà plus qu’un tas de gravats. J’allais mettre des années à me reconstruire.

Quant à mon père, j’avais pulvérisé son rêve. J’avais commis l’impardonnable. Il m’en avait voulu jusqu’à son dernier souffle.

Pourquoi celle-ci ? demanda soudain ma mère en me montrant une photo en noir et blanc qui détonait formidablement au milieu des autres. Elle ne ressemble pas du tout à ce que tu fais d’habitude.

C’était vrai. D’ordinaire, je privilégiais les espaces préservés de toute activité humaine. Je travaillais rarement en ville. Et puis, j’aimais tout particulièrement les couleurs brutes de la nature. C’était l’une des caractéristiques de mon travail. Pourtant, ici, j’avais opté pour un noir et blanc sobre et intemporel.

Je ne sais pas, lui répondis-je, évasif. Je la trouve pittoresque…

En prononçant ces mots qui sonnaient faux, j’avais pris soin d’éviter de croiser son regard perçant. Je savais qu’elle ne serait pas dupe, mais qu’elle aurait le tact de ne pas insister. Certains sujets restaient douloureux malgré les années.

En réalité, en regardant ces gamins taper dans leur vieux ballon au milieu de la rue, j’avais eu comme un électrochoc : je m’étais souvenu qu’il y avait eu une vie avant l’ambition destructrice de mon père et le chaos qui l’avait suivie. Je m’étais souvenu qu’au départ, il y avait eu du plaisir – et des moments magiques de complicité entre un père et son fils.

Je ne voulais plus l’oublier.

C’est ma participation au Challenge Écriture de Marie. La contrainte de cette semaine #2 était d’écrire un texte à partir de cette photo, en partant du point de vue du photographe :

Je me demande si je ne me suis pas un tout petit peu éloignée du sujet…

Les extirpés

Quand les soldats étaient apparus au loin, ce matin de septembre 1610, nous savions déjà tous ce qui allait se passer.

Ils n’étaient encore qu’un nuage de poussière au pied des reliefs aragonais, qu’un vague cliquetis dans la vallée, mais tous ceux qui étaient dehors ce matin-là, tous ceux qui étaient aux champs et dans les collines comprirent aussitôt que le moment était venu.

Ils se figèrent : les bergers au milieu de leur troupeau, les vendangeurs dans les vignes. On envoya les enfants prévenir au village. Ils déferlèrent à travers rues et ruelles en une nuée affolée, en piaillant : « Ils sont là ! Ils sont là ! »

À ces cris, les occupants des maisons se figèrent à leur tour. Les matrones restèrent la cuillère en l’air au-dessus de leur bouillon. Les jeunes filles suspendirent leur aiguille au-dessus de leur broderie. Les vieillards se mirent à sangloter sur leurs paillasses.

Dans l’église, le curé commença à se signer de façon frénétique en marmonnant des supplications pour notre salut. Malgré ses efforts sincères et dévoués, le pauvre homme n’avait pas réussi à faire de nous des Chrétiens authentiques. C’est du moins ce que la Couronne avait décidé.

Alors nous sortîmes tous de nos maisons, jeunes et vieux, hommes et femmes, « Vieux Chrétiens » et « Chrétiens de Maures ».

Dans un seul mouvement, sans un mot, nous allâmes nous rassembler sur la place de notre village qui surplombait toute la vallée, et en silence, la gorge nouée, nous regardâmes les troupes de Philippe III remonter résolument vers nous, fouler tel un mille-pattes hérissé de piquants la route de terre crayeuse qui sillonnait à travers nos champs et nos vergers séculaires.

Depuis plusieurs mois, des nouvelles terribles arrivaient de Valence, de Séville, de Murcie. Les Morisques expulsés ! Les Morisques extirpés de leurs maisons, de leurs villages, emmenés vers les ports les plus proches pour y être embarqués à destination de la Barbarie.

Dehors, les Nouveaux Chrétiens de Maures ! Dehors, les traîtres potentiels, les mauvais Catholiques ! Après plus d’un siècle de conversions forcées, de surveillance, de vexations de toutes sortes, de condamnations cruelles, la Couronne d’Espagne avait opté pour une solution radicale : l’expulsion pure et simple. Notre sort était scellé.

Nous n’étions plus chez nous sur les terres que nos ancêtres avaient chéries et soignées durant de longs siècles, façonnées à force de sueur, d’amour et de patience. Nos villes ne nous appartenaient déjà plus depuis longtemps. Nos maisons, comme nos terres, seraient bientôt saisies. Nos villages seraient repeuplés après notre départ par des familles venues d’ailleurs, des Baléares peut-être, ou bien des Asturies.

Des rumeurs épouvantables circulaient sur ce qui était arrivé aux Morisques déjà expulsés. On disait que certains n’avaient pas pu emmener leurs enfants avec eux, qu’ils avaient dû embarquer en les abandonnant à leur sort. On disait que des mères désespérées avaient préféré se jeter du haut d’une falaise avec leurs nourrissons plutôt que de les laisser derrière elles.

On racontait aussi que certains avaient été dépouillés par des capitaines sans scrupules qui les avaient ensuite jetés à la mer ; que d’autres avaient été massacrés par la population locale à leur arrivée en Barbarie.

Une petite minorité d’entre nous avaient préféré prendre les devants et partir par leurs propres moyens, se réfugier au Languedoc ou au Béarn en attendant des jours meilleurs. Ceux-là étaient persuadés de pouvoir revenir plus tard, quand la situation serait calmée.

Les autres s’étaient résignés. Ils s’étaient préparés à l’impensable en vendant tout ce qu’ils pouvaient : leurs bêtes, leurs meubles, les provisions qu’ils ne pourraient pas emporter.

Nous nous savions livrés à nous-mêmes. Personne ne viendrait nous sauver de ce cauchemar. Aucun état, aucune armée. Quoi qu’il arrive, nous serions expulsés à notre tour, jetés dehors, arrachés à nos vies pour être précipités vers des rivages inconnus et peut-être hostiles.

Au pied du clocher – qui avait été autrefois, disait-on, à une époque qu’aucun de nous n’avait connue, un minaret – nous attendions, serrés les uns contre les autres, les yeux rivés sur les soldats du Roy d’Espagne qui approchaient.

Nous n’étions déjà plus chez nous. Nous étions déjà – et à jamais – des extirpés.

Embarquement des Morisques au port du Grao à Valence (partie), Pere Oromig, 1616, domaine public

Les Morisques sont les descendants des Musulmans d’Espagne obligés de se convertir au Catholicisme durant le XVIe siècle.

Au moment où Philippe III décrète leur expulsion de la péninsule ibérique, en 1609, soit un siècle après la chute de Grenade, c’est une population qui ne connaît plus grand-chose de l’Andalousie de ses ancêtres. Ils portent des noms espagnols, ne parlent plus la langue arabe, ne sont plus autorisés à porter de vêtements « maures », ne sont plus autorisés à se rendre aux bains (qui sont parfois reconvertis en silos) ni à pratiquer leurs anciens rites pour les mariages, les funérailles, etc.

Ils font l’objet d’une surveillance de tous les instants. Le moindre signe de « mahométisme » est passible de dénonciation à l’Inquisition.

Certains d’entre eux continuent tant bien que mal à pratiquer une forme d’Islam clandestin avec les moyens du bord ; d’autres ont réellement intégré le Catholicisme et s’emploient à le démontrer – ils seront expulsés au même titre que les autres.

*****

C’est un pan d’histoire méconnu qui continue à me bouleverser. J’avais envie d’en partager quelques bribes avec vous.

Choisir le futur

J’ai entendu sa voix et elle m’a ramenée des années en arrière…

Cette voix rauque et autoritaire, rêche comme du papier de verre – je l’aurais reconnue entre mille. Malgré les deux décennies écoulées, elle résonne encore souvent dans ma mémoire, aussi forte et assurée qu’elle l’était ce jour-là, à travers la salle de lancement.

Pourtant l’homme qui s’agite aujourd’hui sous mes yeux n’a plus grand-chose du fier militaire que j’ai connu autrefois. Hirsute et dépenaillé au milieu de la Grand Place, il harangue nerveusement les passants qui s’écartent de lui la mine outrée, l’air dégoûté.

Même Julie a fait un détour pour l’éviter quand elle a traversé la place pour me rejoindre. Elle qui d’ordinaire récupère toutes les âmes en peine ! Il faut dire qu’elle n’aime pas beaucoup les discours alarmistes, ma Julie. Depuis la terrasse de notre café préféré, nous entendons distinctement l’homme promettre à qui veut l’entendre la fin du monde, l’effondrement écologique, l’extinction totale et définitive de toutes les espèces, y compris la nôtre, et tout un tas de catastrophes encore.

Je ne sais pas ce qui a bien pu lui arriver, mais il n’y pas le moindre doute, c’est bien lui : le Commandant Machin.

Je le revois droit comme un i devant nos rangs bien serrés. Rasé, peigné, tiré à quatre épingles dans son uniforme impeccable, il avait tenu à nous adresser quelques mots avant notre grand lancement. Derrière lui, la surface lisse du Miroir temporel nous renvoyait l’image d’une troupe disparate prête à partie en mission. Il était surmonté d’un cadran digital où scintillait en lettres rouges notre destination : « 3520 ».

C’était là que nous allions. En l’an 3520.

Depuis son invention quelques années plus tôt, le Miroir temporel avait donné lieu à de très nombreuses expéditions dans le passé. Mais le passé, c’était du domaine du connu. De vraies promenades de santé ! Le futur, en revanche, c’était l’inconnu total. Personne n’avait encore utilisé le Miroir pour aller dans ce sens-là. Nous devions être les premiers.

Pendant deux années, notre petite troupe de voyageurs temporels avait subi un entraînement rigoureux censé nous parer à toute éventualité : le chaud intense comme le froid polaire, le manque de ressources, la rencontre de populations hostiles…

Personne ne savait ce qu’il y avait de l’autre côté du Miroir. Les sondes qui avaient été envoyées étaient toutes revenues endommagées – ou n’étaient pas revenues du tout. Celle qui avait été expédiée en l’an 2230 avait fondu sous l’effet d’une chaleur extrême ; celle de 2320 était revenue enrobée d’une épaisse gangue de glace qu’on avait mis des mois à faire fondre. La dernière n’avait ni fondu ni gelé : elle avait été criblée de flèches.

Soldats, avait commencé le Commandant Machin…

Soldats… Ce mot sonnait étrangement à mes oreilles. Pour autant que je sache, je n’avais rien d’un soldat. Ni la résistance physique, ni l’état d’esprit (Obéir aux ordres, moi ? Quelle idée !). En réalité, c’était pour mes aptitudes linguistiques qu’ils m’avaient recrutée. Ils étaient venus me chercher jusque dans l’amphi où j’enseignais la philologie des langues anciennes. Ils disaient qu’ils avaient besoin d’une personne capable de décrypter n’importe quel idiome, un peu comme ces super-interprètes qui accompagnaient les grands explorateurs du XVIIIe siècle. Selon eux, j’étais cette personne-là.

J’avais d’abord essayé de leur expliquer qu’il y avait sans doute erreur sur la personne, que je n’avais rien d’une aventurière, ni d’une baroudeuse. Mais devant leur insistance – et la perspective d’une expérience extraordinaire qui ne me laissait pas indifférente, il faut bien le dire – je m’étais lancée dans cette incroyable aventure flanquée de Léa, mon assistante.

Soldats ! tançait la voix rocailleuse du Commandant Machin. Vous vous apprêtez à faire ce qu’aucun être humain n’a fait avant vous

Le jour du lancement tant attendu était arrivé. Dans quelques minutes, nous allions traverser le Miroir et découvrir de quoi était fait l’avenir.

Dans des gradins aménagés derrière une vitre blindée, l’homme de ma vie s’apprêtait à me regarder disparaître dans les brumes d’un monde mystérieux et peut-être dangereux. Dans ses bras, Julie dormait à poings fermés. Julie, ma petite Julie, avec sa bouche toute barbouillée de chocolat et les traces de son dernier gros chagrin sur ses joues potelées. Julie au pays des songes au moment où sa maman allait traverser le Miroir… Qui sait quand je la reverrai ?

Comme nous le savons tous, disait Machin, la mission pour laquelle vous vous préparez depuis des mois ne sera pas une mission facile

Pas facile, mais ô combien passionnante. J’avais tout préparé dans les moindres détails. Les lexiques, les glossaires, les carnets pour prendre des notes, et toutes sortes d’appareils pour effectuer des enregistrements. J’avais hâte d’aller à la rencontre de ces humains du futur…

De nombreux dangers vous attendent dont nous n’avons aucune idée

L’homme de ma vie m’adressait un sourire qui se voulait rassurant, tout en serrant Julie contre lui. Qui sait si je les reverrai…

Il se peut, continuait Machin, que certains d’entre vous ne reviennent pas

Je le savais depuis longtemps. Pourquoi est-ce que ces mots avaient soudain résonné différemment à mes oreilles ? Je n’en sais toujours rien.

Tout s’était passé très vite dans ma tête : le regard de l’homme de ma vie, les mots du Commandant Machin, le visage paisible de ma petite fille, le Miroir scintillant, captivant, fascinant. D’un côté, la découverte passionnante du futur, de l’autre, l’avenir de ma fille sans sa mère…

En une fraction de seconde, j’avais confié mon barda à Léa qui avait ouverts de grands yeux ronds – et j’étais sortie du rang.

Je ne pouvais pas faire ça à Julie.

C’est ma participation très très très tardive (mais c’est encore mardi, chez moi : il est 23:13 !!!) au défi #25 du Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte était de commencer et de terminer avec des phrases données.

Une âme d’enfant

C’était peu de temps après la terrible épidémie qui avait bouleversé le monde. Peut-être en l’an II ou III après le Grand Confinement, je ne sais plus très bien.

Ce dont je me souviens, c’est que c’était une époque un peu étrange. Comme le calme après la tempête, ou le silence après la fureur du vent. Il régnait une atmosphère bizarre, presque irréelle. La vie recommençait tout juste à redevenir normale. On n’enregistrait pratiquement plus de cas de la Grande Maladie. Les distances de sécurité se réduisaient sensiblement. On se lavait un peu moins les mains…

Mais dans l’ombre, les chercheurs du monde entier continuaient à s’activer pour trouver un vaccin contre le virus meurtrier. Le temps pressait. Pour gagner du temps, on s’embarrassait de moins en moins des protocoles. On faisait voler toutes les règles en éclats. Était-ce cela qui avait provoqué le phénomène étrange qui allait suivre ? Cette dérive scientifique généralisée ? Ces dangereux tâtonnements ? Aujourd’hui encore, certains en sont convaincus.

Ça avait commencé brusquement, sans prévenir, prenant toute la planète de court – ou plutôt, prenant tous les enfants de la planète de court, car eux seuls étaient témoins de ce qui se passait : le Phénomène ne touchait que les adultes, qui ne se rendaient compte de rien.

Chaque jour, pendant une heure complète, ces derniers se retrouvaient pétrifiés tels des statues de bronze. Figés dans leur mouvement. Saisis sur le vif. Et bizarrement, ils n’en avaient pas conscience. Au bout d’une heure, ils s’animaient à nouveau et reprenaient tout naturellement le cours de leur vie comme si de rien n’était.

Ils pouvaient être au boulot, en train de papoter près de la machine à café, ou bien en train de pousser un caddy dans les allées d’un supermarché, ou encore, de dormir du sommeil du juste – et paf ! Le Phénomène les saisissait tous en même temps, partout dans le monde, à la même heure, pendant soixante minutes. Pas une de plus, pas une de moins. Soixante minutes très exactement.

Pendant ce temps, les enfants étaient livrés à eux-mêmes. Plus de parents ! Plus de maîtresse ! Libres !

Bien sûr, au début, une fois passées les premières secondes de surprise, ils en avaient profité pour faire tout ce qu’ils n’avaient pas le droit de faire en temps normal : s’empiffrer de bonbons et de glaces, jouer aux jeux vidéo au lieu de faire leurs devoirs… Mais rapidement, ils avaient réalisé plusieurs choses : d’abord, qu’en l’absence des adultes, les plus grands étaient responsables des plus jeunes – qui risquaient de se blesser si on ne les avait pas à l’œil ; ensuite, que s’ils voulaient continuer à bénéficier de cette plage de liberté, ils devaient s’arranger pour que les adultes continuent à ne rien remarquer.

Ils s’étaient donc organisés : une immense chaîne de solidarité enfantine s’était mise en place à travers le monde. Ils s’étaient fédérés, avaient élu leurs représentants au Grand Conseil des Enfants, avaient émis des directives pour la protection des plus jeunes et mis en place des politiques de préservation de l’ignorance parentale.

Curieusement, certains adultes étaient épargnés par le Phénomène : c’étaient ceux qui avaient su conserver leur âme d’enfant. Des vieux au regard malicieux, des rêveurs, des artistes ; pas mal de scientifiques aussi, des chercheurs excentriques, des savants fous. Les gamins ne tardèrent pas à leur attribuer le titre prestigieux de « Grands Enfants ». Une ressource précieuse sur laquelle la population enfantine pourrait compter pour l’aider à mener à bien ses nombreux projets.

Car une fois les premières mesures prises, les enfants commencèrent à se dire qu’ils pouvaient peut-être aller plus loin, qu’ils pouvaient peut-être profiter de l’absence des adultes pour trouver enfin des solutions durables à tous les problèmes du monde : les guerres, la pollution, la misère… Sans les adultes au milieu avec leurs raisonnements incompréhensibles, les enfants auraient le champ libre pour prendre tous ces problèmes à bras le corps et les régler une bonne fois pour toute !

La tâche était colossale. Et le temps disponible bien trop court pour y parvenir : pensez donc, une heure par jour ! Le Grand Conseil des Enfants décida que dans un premier temps, il fallait trouver un moyen de prolonger l’heure quotidienne d’immobilité.

Alors ils se mirent au travail, partout dans le monde, avec l’aide des « Grands Enfants ». Ils entamèrent des recherches pour essayer de comprendre le mystérieux Phénomène et surtout, pour parvenir à le contrôler. L’enjeu était de taille, n’est-ce pas : endormir quelques heures chaque jour toutes ces créatures irresponsables qui précipitent le monde vers sa perte – et corriger leurs erreurs en leur absence.

À l’heure où je vous parle, ils sont sur le point d’y parvenir. Et les adultes n’ont encore rien remarqué. Touchons du bois. Ou peut-être, du bronze…

Crédit MK

C’est ma participation de dernière minute au défi #21 du Challenge Écriture proposé par Marie.

L’oiseau bleu

D’abord trois mots : sœurs, s’autoriser, oiseau

Elles étaient deux sœurs, en tous points différentes. L’une était terre, roche, source vive ; l’autre était ciel, nuage, torrent indomptable. L’une était arbre, branches, racines ; l’autre n’était que vent.

Elles se vouaient cependant une affection profonde.

Elles avaient grandi dans l’ombre l’une de l’autre, dormant sur la même paille, buvant à la même jatte, cousant à la même chandelle.

La grande réfrénait inlassablement les ardeurs de la petite ; la cadette, à sa manière, stimulait son aînée. Elles se complétaient parfaitement et la vie s’écoulait, délicieuse.

Mais le vent est ce qu’il est : nul ne peut l’empêcher de souffler.

Un jour, alors qu’elles battaient leur linge au bord de la rivière, la plus jeune annonça : « Je partirai demain ». L’autre ne répondit pas : il n’y avait rien à dire. Elles avaient toujours su, l’une comme l’autre, que ce jour arriverait.

Elles restèrent longtemps côte à côte, en silence, à rincer leurs vieux draps de leurs larmes amères.

Le lendemain, la jeune sœur fit ce qu’elle avait dit. Après de pénibles adieux, elle s’engagea sur le chemin, la gorge nouée, toute vêtue de rêves. Et l’aînée resta là, le cœur en haillons, à regarder la silhouette gracile s’évanouir dans le lointain.

Elle resta là longtemps, incapable du moindre mouvement, les yeux rivés sur l’horizon. Elle y resta comme suspendue, figée telle une statue de pierre, étrangère à sa propre vie.

Un matin, alors qu’une année entière s’était écoulée depuis le jour du grand départ, elle fut tirée de sa torpeur par le chant d’un oiseau.

C’était un bel oiseau bleu au plumage chatoyant, avec beaucoup de douceur dans les yeux. Lentement, il se mit à lui parler de sa sœur. Il lui raconta la poussière des chemins, le scintillement des étoiles ; les mains tendues, les pains offerts.

Il lui raconta les bivouacs sous la lune, les dunes hautes comme des montagnes, le pas lent des chameaux, les caravansérails animés aux portes du désert.

Il lui raconta le bleu profond de l’océan, le grondement des vagues, les cris des goélands, les voiles gonflées par les alizés, les ports du bout du monde.

Il lui raconta mille autres choses encore.

Lorsqu’il se tut, la nuit régnait sur la vallée. Mais une lueur luisait à nouveau dans les yeux de la grande sœur.

Le cœur apaisé, elle put reprendre le cours de sa vie.

L’oiseau revint l’année suivante, et l’année d’après, et encore celle d’après. Il revint chaque année, toujours à la même date.

Il arrivait au point du jour, sans faute, et s’installait sur un rocher, au bord de la rivière. Et il parlait lentement, longuement, jusqu’à ce que la nuit descende. Il parlait et la grande sœur l’écoutait, immobile, et son chant résonnait longtemps à travers la vallée.

Il racontait les cimes enneigées, les forêts luxuriantes, les fières cavalcades à travers les steppes, les troupeaux imposants dans l’herbe des savanes, le glissement des pirogues au miroir des eaux sombres…

Il racontait les palais d’émeraude, les remparts de torchis, les marbres des statues, le brouhaha des villes lointaines…

Il racontait l’argent des fleuves à travers les plaines, l’or des crépuscules sur les mers et les lacs, le cuivre brûlant des verres de thé partagés…

Puis il repartait d’où il était venu, chargé de nouvelles, emportant avec lui le récit des récoltes, l’écho des noces heureuses, les pleurs des nouveau-nés, les berceuses, les rires des enfants, et parfois, le parfum des fleurs déposées sur une tombe.

Au soir de sa vie, la vieille femme demanda à ses petits-enfants de l’aider à descendre près de la rivière pour y passer la nuit. Elle voulait y attendre l’oiseau bleu.

Ils étaient nombreux et de tous âges. Les plus aguerris allumèrent un feu pendant que les autres s’installaient autour, sur des nattes ou des tapis de laine.

La nuit était claire. Il y avait beaucoup de joie dans l’air, et beaucoup de rires qui crépitaient avec le feu.

Alors la voix de la vieille s’éleva, très douce, et se mit à raconter les histoires apportées tout au long de ces années par l’oiseau bleu. Toutes les histoires, les unes après les autres.

Les yeux des grands et des petits étaient suspendus à son visage plissé, à ses lèvres minces toujours prêtes à sourire.

Elle était infiniment heureuse, ainsi entourée de sa descendance, partageant avec eux l’écho des voyages de sa sœur bien aimée.

Elle la sentait toute proche. C’était comme si elle était là, assise de l’autre côté du feu, et que leurs deux bonheurs se conjuguaient.

Le sommeil finit par les prendre, un à un, grands et petits, et ce fut la morsure d’un soleil déjà mûr qui les réveilla quelques heures plus tard.

Mais l’oiseau n’était pas là – il n’était pas venu.

La vieille femme comprit qu’il ne reviendrait plus, que tout était terminé ; qu’il n’y avait plus d’histoires à raconter.

Une légère brise vint alors caresser sa joue parcheminée. Une brise chargée d’affection. La vieille lui adressa un sourire : elle lui avait tant manqué.

C’est ma participation au défi #20 du Challenge Écriture de Marie. La contrainte était de décrire le collage ci-dessous en trois mots, puis d’écrire un texte à partir de ces mots.

Le mot sœurs s’est imposé dès le début, avec les mots enfance, grandir, s’autoriser, et grand-mère aussi, à cause de l’oiseau. Ça faisait plus que trois. Il fallait faire un choix…

Après un premier essai qui m’a conduite dans une impasse, j’ai préféré me détacher complètement de ce que m’évoquait l’image avec une histoire qui s’est imposée à partir des mots sœurs et oiseau, et l’idée de s’autoriser [à vivre la vie pour laquelle on est fait(e)] qui planait en arrière-plan.

Une semaine en écriture #3

 

Profitant d’une petite plage de liberté dans son emploi du temps, Blanche décide de se lancer dans l’écriture du roman dont elle a toujours rêvé. Mais elle est très vite rattrapée par ses obligations familiales et professionnelles, et se voit sans cesse contrainte de laisser son projet en suspens… (Les épisodes précédents se trouvent ici et ).

*****

Le vendredi matin, Blanche dut d’abord emmener sa mère à la gare avant de pouvoir rentrer chez elle se ruer sur son ordinateur. Elle avait hâte de reprendre ses réflexions là où elle avait dû les laisser la veille. Elle sentait qu’il fallait y mettre un peu d’ordre. De cabine d’essayage en cabine d’essayage, elle avait eu tout le temps d’y penser tandis qu’elle attendait que sa mère se décide entre deux pièces de tissus, et elle avait fini par se dire qu’elle s’était légèrement emportée.

C’était bien beau d’avoir le champ libre et de pouvoir partir dans n’importe quelle direction, mais est-ce que c’était bien là ce dont elle avait envie de parler ? Est-ce qu’elle avait vraiment envie de raconter les aventures extraordinaires d’un personnage tout aussi extraordinaire ? Les bibliothèques regorgent d’histoires fantastiques, mais combien de livres racontent son histoire à elle, Blanche Dubois, mère de famille nombreuse, correctrice en free-lance, écrivain en devenir – peut-être…

Combien de romans retracent les difficultés de celle qui poursuit un rêve mais n’a pas une minute à elle pour parvenir à le réaliser ? C’était de cela dont Blanche voulait parler. De la vraie vie. Avec ses petits bonheurs, ses banalités, ses rêves grandioses et ses obstacles bassement matériels. Ça ne rimait à rien d’aplanir toutes les difficultés devant Cerise. Quel intérêt y avait-il à écrire l’histoire d’un personnage à qui tout réussit ? Non, Cerise ne devait pas avoir la vie trop facile. Elle devait batailler un minimum, comme tout un chacun.

Pour commencer, puisqu’il s’agissait d’évoquer les difficultés d’une mère, il fallait lui inventer une famille. Nombreuse, de préférence, pour qu’elle prenne beaucoup de place et beaucoup de temps. Cinq enfants. Ou six peut-être. Un peu chahuteurs, pour bien faire. Ou plutôt non, de vraies petites pestes ! Ils auraient des noms improbables, comme Raisin, Kiwi ou Framboise, pour rester dans le thème. Ils seraient omniprésents et ne laisseraient aucun répit à leur mère. Le père s’appellerait Bigarreau. Il serait souvent absent pour rajouter à la charge de travail. Ou alors, il serait carrément parti, abandonnant à son sort une Cerise déprimée et débordée. Il y aurait une mère aussi, envahissante, limite tyrannique, et pas du tout aidante. Pas du tout une mamie-gâteau ni une présence réconfortante pour Cerise qui se sentirait bien seule au milieu de tout ce chaos.

Petit à petit, le tableau prenait forme et Blanche n’était pas mécontente de la tournure un peu plus dramatique que son récit prenait. « Pauvre Cerise, se dit-elle en souriant. Dire que je la voulais tout feu tout flamme, capable d’abattre des montagnes. Et la voilà accablée par les épreuves. Mais c’est la vie, ma pauvre Cerise ! Celle des vrais gens. Bienvenue au club ! »

Le téléphone se mit à sonner, faisant sursauter une Blanche toute absorbée par l’histoire qu’elle était en train de construire.

– Madame Dubois ? C’est Mademoiselle Rosalie, la maîtresse d’Azur. Je vous appelle parce que votre fils s’est fait mal en récréation. Je crois qu’il faudrait l’emmener faire des radios, pour être sûr qu’il n’y a rien de cassé. Est-ce que vous pouvez venir le chercher ?

– … Oui… Oui, bien sûr, répondit Blanche, hébétée. J’arrive tout de suite !

Dans sa précipitation, Blanche ne pensa même pas à demander d’explications à Mademoiselle Rosalie. Elle raccrocha machinalement, attrapa sa veste et son sac, et claqua la porte derrière elle, sans un regard pour la pauvre Cerise qui resta plantée là, à se demander ce qui se passait et pourquoi on l’abandonnait une fois de plus à son sort inachevé.

Azur !… se lamentait Blanche, au volant de sa voiture. Mais qu’est-ce qu’il s’était encore fait, celui-là ? Toujours à sauter partout ! Ce garçon finirait par se rompre le cou. Et la rendrait folle, par la même occasion !

Lorsque Blanche arriva à l’école, Azur l’attendait dans l’entrée avec la Directrice. Assis sur un banc, il balançait négligemment ses pieds qui ne touchaient pas le sol et tenait un sac de glaçons sur ses doigts bleus et enflés. Des larmes avaient séché sur ses joues, mais il lui adressa malgré tout un grand sourire quand il la vit entrer, et son petit cœur de mère se serra de tendresse et de fierté. Six ans à peine, et quel courage ! Azur était un aventurier qui n’avait peur de rien… Azur était un dur qui serrait les dents quand il avait mal… Azur était un tendre qui avait l’air ravi d’avoir sa maman pour lui tout seul alors que ses frères étaient tous les trois en classe…

Il fut intarissable pendant tout le trajet jusqu’à l’hôpital, puis pendant les deux heures qu’il leur fallut attendre dans la salle d’attente bondée du service des urgences. Ses doigts noircis ne semblaient pas le gêner plus que ça. Au contraire, il semblait enchanté de la balade !

La radio confirma qu’il n’y avait rien de sérieux.

– Plus de peur que de mal, conclut le médecin avec un grand sourire.

– Moi, j’ai pas eu peur, corrigea Azur d’un air de défi.

Ils purent reprendre la route pour rentrer à la maison, non sans faire un petit détour par le centre commercial où ils mangèrent un morceau, à la grande satisfaction d’Azur. De toute façon, vu l’heure qu’il était, Blanche était résignée : elle ne ferait plus rien ce jour-là. Autant profiter de ce petit moment avec son garnement dont la joie faisait plaisir à voir.

Blanche était en train de se garer devant la maison lorsque le bus de l’école apparut au coin de la rue. Ouf ! Juste à temps pour les récupérer, se dit-elle en coupant le moteur.

Elle ouvrit la porte d’entrée tout en saluant le chauffeur et la « dame du bus », et la joyeuse troupe s’engouffra dans le couloir en réclamant, qui son goûter, qui son câlin, qui son dessin animé.

En passant devant le bureau à la suite des enfants, Blanche se rendit compte que l’ordinateur était toujours allumé et se souvint qu’elle était partie en catastrophe ce matin-là, sans fermer son « petit essai ». Elle s’avança dans la pièce et agita légèrement la souris en soupirant. Elle savait bien que clore la session ne lui prendrait que quelques secondes et que ce n’était pas grand chose, mais certains soirs, les tâches les plus minimes lui semblaient vraiment pesantes.

L’écran se ralluma soudain et Blanche eut un mouvement de recul. Sous ses yeux, assise sur sa chaise de bureau habituelle, Cerise tournait à présent le dos à son écran et lui faisait face, les bras croisés, le regard noir.

Elle cliqua rapidement sur « Fermer », puis sur « Arrêt ». L’écran redevint noir et Blanche regagna la cuisine en se disant que décidément, elle manquait de sommeil.

*****

C’est pourtant de bonne heure qu’elle se leva, le matin suivant, pour habiller les garçons et leur beurrer quelques tartines avant de les accompagner jusqu’à la porte. Alban avait prévu de les emmener au foot avec lui. Ils y passeraient sans doute la matinée, ce qui laisserait un peu de temps à Blanche pour reprendre les choses en main et remettre son récit sur les rails.

Ce qu’elle avait cru voir la veille, en éteignant l’ordinateur, l’inquiétait malgré tout. Ça n’avait pas le moindre sens, elle le savait. Cerise était un personnage inventé de toutes pièces. Les personnages ne boudent pas ! C’était vraiment ridicule.

Elle s’installa comme à son habitude sur sa chaise de bureau, posa son café fumant à côté d’elle, et appuya sur le bouton « Marche »… La matinée était à elle. Cette fois, personne ne viendrait l’interrompre. Elle pourrait enfin avancer.

Lorsque l’écran fut allumé, elle double-cliqua sur l’icône « petit essai » et la page se déploya devant elle…

Mais Cerise n’était pas là !

Sa chaise habituelle était inoccupée. Son écran était toujours allumé, mais une page arrachée d’un carnet avait été collée dessus. Quelque chose y était griffonné. Blanche se pencha pour essayer de déchiffrer la minuscule écriture de son héroïne :

« Chère Blanche, lut-elle,

Je veux bien admettre que tu aies tout un tas d’obligations et très peu de temps à consacrer à un personnage de fiction tel que moi, mais j’en ai assez d’attendre comme une idiote que mon histoire décolle. Je pars donc à la recherche d’un écrivain moins débordé et plus ambitieux. Il me faut un auteur d’envergure, tu comprends ?

 Merci pour tout et bonne continuation.

 Cerise

P.S. : « Bigarreau » ?! Non mais t’es sérieuse, là ?! »

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(Crédit photo)

Une semaine en écriture #2

 

Profitant d’une petite plage de liberté dans son emploi du temps, Blanche décide de se lancer dans l’écriture du roman dont elle a toujours rêvé. Mais elle est très vite rattrapée par ses obligations de maman et se voit contrainte de laisser son projet en suspens pour le reste de la journée… (L’épisode précédent se trouve ici)

*****

Le lendemain matin, une fois la porte refermée derrière tous les hommes de la maison, Blanche alluma fébrilement l’ordinateur et s’empressa d’aller ouvrir le fichier « petit essai », comme pour voir ce qui s’y était passé en son absence. Elle s’attendait peut-être à ce que son personnage se soit amusé à poursuivre le récit pendant la nuit. Mais non. Elle fut presque étonnée de retrouver son héroïne là où elle l’avait laissée, sagement assise devant son écran, sirotant un café en attendant l’inspiration.

Elle s’installa aussi et se mit en devoir de lui inventer une vie : un prénom, une personnalité, une vie de famille, des occupations, des aspirations… Tout compte fait, les idées venaient assez facilement et les mots suivaient, dociles, sous les cliquetis produits par ses doigts.

Un message s’afficha alors au bas de l’écran. Elle avait ignoré les précédents, qui ne présentaient pas d’intérêt, mais celui-là, elle ne pouvait pas ne pas y jeter un coup d’œil : il provenait de ses plus fidèles clients. Impossible de les laisser en plan !

« Chère Blanche, nous avons absolument besoin du document ci-joint pour la conférence de jeudi. Pouvez-vous vous charger de sa correction de toute urgence de façon à ce que nous l’ayons ce soir ? »

Elle répondit sur le champ qu’elle s’en chargeait immédiatement, que ce serait prêt à temps, qu’il n’y avait aucun problème.

Aucun problème, non ! Si ce n’est que cette fois encore, elle avait été coupée net dans son élan littéraire !

Comme la veille, elle dut se résoudre à fermer son « petit essai ». Elle avait encore plein d’idées à mettre en ordre pour donner forme à son récit, mais tant pis. Tout cela devrait attendre le lendemain. Le texte à corriger était copieux. Elle en avait sans doute pour plusieurs heures de travail. Par chance, Alban rentrait plus tôt ce mardi : il pourrait s’occuper du repas.

*****

Le jour suivant était un mercredi : « mercredi, jour de bruit », comme disait sa mère, qui évitait toujours soigneusement ce jour-là pour lui rendre visite. Et pour cause : les enfants étaient à la maison toute l’après-midi et pour peu qu’ils ne puissent pas sortir jouer dans le jardin, ils étaient souvent déchaînés.

La matinée commença plutôt bien. Elle put travailler à son personnage un petit moment avant de devoir tout abandonner une fois de plus pour s’acquitter d’une nouvelle commande urgente, à faire pour midi. C’était une toute petite commande d’à peine trois pages, mais midi fut bien vite là, et le bus ne tarda pas à s’arrêter devant la porte.

Il fallut s’occuper de faire manger tout ce petit monde, couper la viande en petits morceaux, négocier la quantité de brocolis, régler plusieurs incidents diplomatiques, essuyer des larmes et moucher quelques nez, élever la voix pour qu’on arrête de se chamailler…

Lorsque tous ces petits ventres rassasiés furent repartis vers de nouvelles aventures, Blanche dut se faire violence pour s’arracher à sa chaise et débarrasser la table. Elle se prépara un café en espérant que ça allait la réveiller et se dirigea vers le bureau. Mais le petit Romarin la rattrapa en criant :

– Oooh non, maman, auzoud’hui, tu t’availles pas ! Tu viens zouer avec nous !

Le bambin se mit à la tirer aussi fort que le lui permettaient ses petites mains potelées. Comment résister à un si tendre assaut ? Blanche renonça à lutter et se laissa envahir par cette douce sensation de fatigue qui l’enveloppait toujours après le déjeuner. Elle alla se blottir dans le canapé, au milieu de ses fils, et décida d’oublier pendant quelques heures l’ordinateur qui l’attendait dans le bureau, les demandes peut-être pressantes des clients dans la messagerie, et même le « petit essai ». Elle se dit qu’après tout, elle méritait bien un peu de détente, elle qui enchaînait tous les jours une triple journée, et elle profita sans scrupule des cajoleries de sa petite tribu qui sautillait et chahutait joyeusement autour d’elle.

Lorsqu’Alban rentra, à la nuit tombante, il les trouva tous les cinq emmêlés dans le canapé, collés les uns aux autres. Blanche avait un livre ouvert sur les genoux et les garçons, silencieux et attentifs autour d’elle, l’écoutaient. Devant ce spectacle, il décrocha sans hésiter son téléphone pour commander des pizzas et alla se fondre au milieu d’eux, entre Olivier et Azur.

*****

Le jeudi matin, ce fut une Blanche toute fraîche et bien reposée qui s’installa devant son écran pour y retrouver son héroïne, tout aussi pimpante devant le sien. Elle avait décidé de l’appeler Cerise et s’était efforcée de la rendre aussi pétillante que possible. Impatiente, débordant d’énergie, libre comme l’air, Cerise était tout ce que Blanche n’était pas et semblait avoir un sacré caractère.

De fil en aiguille, le récit de Blanche avait évolué autrement que ce qu’elle avait prévu en créant son « petit essai ». Elle avait d’abord pensé partir de son quotidien, de sa vie, de ce qui lui était familier, convaincue qu’elle était de ne rien savoir faire d’autre. Puis elle s’était progressivement affranchie de cette idée, un peu comme un apprenti nageur s’éloigne petit à petit du bord rassurant du bassin pour se risquer plus loin.

Cerise était Cerise. Cerise n’était pas Blanche. Cerise n’avait pas à être comme Blanche. Pourquoi se limiter alors que tout était possible ? Pourquoi reproduire la platitude quand tout pouvait être en relief ? Blanche avait fini par comprendre que dans ce fichier vide qu’elle avait créé, elle n’avait de contraintes que celles qu’elle s’imposait. Alors, une fenêtre s’était ouverte sur des millions de possibilités nouvelles que Blanche s’était mise à explorer.

Si, comme Blanche, Cerise avait mis du temps avant de se pencher sur son désir d’écriture, rien n’obligeait en revanche à ce que ce soit pour les mêmes raisons. Peut-être Cerise avait-elle eu auparavant une vie trépidante ne laissant que peu de place pour l’introspection. Peut-être avait-elle été championne olympique, n’ayant pas une minute à elle en dehors des entraînements ? Ou bien aventurière, parcourant le monde, luttant pour survivre et dormant à la belle étoile ? Ou alors elle avait été un grand reporter qui traînait sa valise sur les tarmacs d’ici ou d’ailleurs, toujours pressée entre deux interviews ?

Blanche, toute coincée qu’elle était dans ses obligations quotidiennes, manquait d’inspiration et peinait à trouver des idées originales. Mais Cerise, elle, pouvait très bien avoir une imagination débordante, et noircir des pages et des pages de récits tous plus fantasques les uns que les autres. Blanche ne connaissait personne dans le métier qui aurait pu lui donner un petit coup de pouce, mais Cerise pouvait parfaitement avoir un carnet d’adresses bien rempli au moment de trouver un éditeur. Elle pouvait publier un roman à succès, être de tous les salons, sur tous les plateaux, et même remporter un prix littéraire ! Ce dont Blanche ne rêvait même pas pour elle.

Pour Cerise, tout était possible. Il ne tenait qu’à Blanche de la doter du talent qu’elle-même aurait souhaité avoir. Ou bien de lui fournir un compte en banque bien garni, ou encore de lui faire croiser des personnes influentes. En quelques phrases bien tournées, Cerise pouvait être nantie et débarrassée de tout souci matériel ou voir s’ouvrir devant elle toutes les portes. La vie rêvée de Cerise, personnage de fiction, n’avait pas à s’encombrer des contraintes de la réalité.

Un peu désemparée par toute cette liberté d’action qu’elle venait de se découvrir, Blanche entreprit de récapituler dans un premier temps ce qu’elle avait fait afin de déterminer la suite. C’était bien beau de pouvoir absolument tout faire, mais elle ne pouvait quand même pas partir dans tous les sens. Il fallait une structure, une trame, un but à atteindre.

Elle avait un personnage, Cerise, qui décidait un beau jour de se lancer dans l’écriture. Bien ! Et après ?

Pourquoi Cerise avait-elle décidé d’écrire à ce moment-là et pas avant ? Qu’est-ce qui l’en avait empêchée ? Un blocage psychologique ? Un job trop prenant ? Un mariage avec un pervers narcissique qui l’aurait écrasée ? Comment s’en était-elle sortie ? Quel chemin avait-elle parcouru avant d’en arriver à ce « petit essai » d’écriture ?

Et quel genre d’œuvre allait-elle écrire ? Un roman ? Un recueil de nouvelles ? De la poésie, peut-être ? Sur quel thème ? De quoi allait-elle parler ? Il fallait du contenu. Il fallait creuser et approfondir.

Et puis il faudrait aussi une intrigue, des obstacles, des rebondissements. Il faudrait donner de la consistance, du corps à son récit.

Pianotant à toute vitesse, Blanche notait tout ce qui lui venait à l’esprit à la fin du document. Elle notait toutes les questions comme elles arrivaient ainsi que des pistes pour y répondre, dessinant petit à petit, noir sur blanc, l’histoire de Cerise en bribes désordonnées. Elle y mettrait de l’ordre plus tard. Elle ferait le tri pour ne garder que le meilleur. De toute façon, elle avait toute la journée devant elle. Les enfants étaient à l’école jusqu’à quatre heures, Alban ne rentrerait du bureau qu’à six heures, et ceux de ses clients susceptibles de réclamer ses services en urgence étaient en conférence à l’autre bout du monde pour le reste de la semaine. Elle était donc libre d’écrire, d’effacer, de réécrire, d’effacer à nouveau…

Ding dong ! fit alors la porte d’entrée, la stoppant net dans sa frénésie rédactionnelle.

– Chérie, il faut absôôôlument que tu m’emmènes faire les magasins ! annonça sa mère en s’engouffrant dans le vestibule alors qu’elle ouvrait la porte.

– Mais maman… commença Blanche, surprise.

– Eh bien, quoi ? répondit la mère. Ne me dis pas que tu as du travail. L’autre jour, tu disais que cette semaine serait calme, que tes clients les plus importants seraient en séminaire ou je ne sais quoi… Tu es libre, n’est-ce pas ?

– C’est vrai, maman, mais j’aurais très bien pu être occupée. Je t’ai déjà dit de ne pas compter sur moi la semaine. Ce n’est pas parce que je suis à la maison que je suis disponible ! Je travaille, tu sais ! Et puis, c’est le samedi qu’on va faire les courses, d’habitude. Pourquoi veux-tu y aller maintenant ?

– Ma cousine Violette m’a invitée chez elle pour le week-end. Elle habite en bord de mer maintenant, tu le savais ? Je pars demain par le premier train et j’ai besoin de deux ou trois bricoles pour boucler mes bagages… Tu veux bien m’emmener, chérie ? Tu ne laisserais quand même pas ta vieille mère traîner dans les bus avec ce froid ?!

– Mais non, bien sûr, soupira Blanche la conciliante en enfilant ses bottes et son imperméable, les clés déjà à la main…

(à suivre)

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(Crédit photo)

Une semaine en écriture

Ci-après le premier épisode d’un récit sans grande prétention qui dort dans mes fichiers depuis fort, fort longtemps. Un texte que j’ai commencé un beau jour sans trop savoir où j’allais – exactement comme Blanche, mon personnage, qui se débat avec son désir d’écriture – et que je me suis amusée à compléter par bribes, entre de grandes périodes de latence (c’est sans doute ce qui explique la différence de style entre le début et la fin). Bref, tout ça est très expérimental et pas vraiment neuf, mais après tout, pourquoi ne pas le partager ici ? Vous me direz ce que vous en pensez…

*****

Cette fois, c’était décidé : elle se lançait. Ce désir d’écriture la taraudait depuis trop longtemps. Il fallait qu’elle essaye. Elle en avait assez de corriger les phrases des autres, de peaufiner leurs textes dans l’ombre. Elle voulait, comme eux, tenir entre ses mains le fruit de son travail en format de poche, avec son nom en grand sur la couverture : Blanche Dubois, en lettres d’argent… Après tout, se disait-elle, beaucoup de gens étaient publiés de nos jours qui étaient loin d’avoir l’étoffe d’un Hugo ou d’un Zola. Pourquoi ne tenterait-elle pas sa chance, elle aussi, comme tant d’autres ?

Elle alluma l’ordinateur, se pelotonna sur sa chaise de bureau et se mit à mélanger distraitement le café brûlant qu’elle venait de se servir, comme pour s’encourager. Qu’allait-elle écrire ? Elle n’en avait encore aucune idée. Plusieurs ébauches d’histoires lui trottaient dans la tête, mais elle n’avait encore jamais pris le temps de les développer jusqu’au bout. D’ailleurs, elle n’avait encore jamais osé dire à personne qu’elle avait des ambitions littéraires.

Elle posa sa tasse à côté du clavier et en quelques clics, comme elle le faisait tous les jours pour ses clients, elle créa un nouveau fichier qu’elle baptisa timidement « petit essai ». La page blanche s’ouvrit devant elle. La fameuse page blanche… C’était bien la première fois qu’elle s’autorisait à avoir devant elle une page dont elle était la maîtresse absolue. Elle pouvait y mettre tout ce qu’elle voulait, sans restriction. C’était SA page. Son espace à elle. Elle se demanda si ce serait pour elle source d’angoisse ou de joie, puis s’empressa de chasser cette idée de sa tête : pour le moment, elle ne voulait pas se poser de questions. Il fallait foncer tant qu’elle était gonflée à bloc et qu’elle avait un peu de temps libre entre deux commandes. Il fallait écrire. Écrire n’importe quoi. Balancer sur cette page tout ce qui lui passait par la tête. On verrait plus tard…

Elle effleura rapidement les touches du clavier tandis qu’une première phrase s’affichait à l’écran :

Cette fois, c’est décidé : je me lance.

Blanche avait toujours eu l’impression que le talent était une chose qui vous tombait dessus malgré vous ; une force qui devait forcément bouillonner en vous, vous dévorer de l’intérieur au point que pour trouver le repos, vous deviez vous résoudre à la projeter hors de vous-même, d’une façon ou d’une autre. Elle avait vaguement pensé que, peut-être, une œuvre monumentale sommeillait en elle, attendant patiemment son heure ; qu’il suffirait de lui ouvrir la voie pour qu’elle jaillisse brusquement et vienne se déverser toute seule sur son clavier… Mais elle se rendait compte à présent, face à cette page vierge, que les choses n’étaient pas si faciles. Que l’on ne se mettait pas à écrire un roman fleuve du jour au lendemain, sans s’y être jamais préparé. Qu’il lui faudrait travailler.

Elle décida qu’il serait sage de commencer par quelque chose de simple. Un petit récit sans prétention qui lui permettrait de mettre ses idées en place. Après tout, Rome ne s’était pas bâtie en un jour. Pourquoi ne pas raconter tout simplement les petites choses de son quotidien ? Ses journées passées dans la solitude et la concentration. Son emploi du temps minuté. Ses soirées effrénées. L’effervescence de sa petite tribu…

C’était tout bête. Elle n’aurait aucun mal à décrire ce qu’elle vivait tous les jours. Elle se mit à pianoter rapidement sur les touches du clavier tandis que les phrases noircissaient peu à peu l’écran. Finalement, c’était facile : il suffisait d’ouvrir la voie…

– Maman ? dit une voix dans l’encadrement de la porte.

– Mmm…

– Maman ? Tu peux m’aider ?

Pierre… Elle avait presque oublié qu’il n’avait pas cours, ce lundi. Elle leva les yeux vers lui et demanda :

– À quoi faire ?

– J’ai une étude de texte à faire, tu peux m’aider ?

– Mais… Tu es sûr que tu ne peux pas la faire tout seul ?

– Ben, avec toi, tu vois, ça ira plus vite. S’te-plaît, m’man ! J’ai encore plein d’autres trucs à faire pour demain !

Elle jeta un rapide coup d’œil sur l’heure affichée au bas de l’écran et accepta en soupirant tandis qu’il étalait déjà ses affaires à côté d’elle.

Elle trouvait qu’il aurait quand même pu se donner la peine de faire ce travail tout seul plutôt que de se reposer sur elle, mais bon. Refuser, c’était risquer qu’il ne rende encore un devoir bâclé, et ses résultats laissaient déjà suffisamment à désirer.

Ensemble, ils passèrent plus d’une heure à travailler sur la nouvelle : biographie de l’auteur, psychologie du personnage, champ lexical, tout y passa.

Lorsque Blanche envoya Pierre mettre son travail au propre, elle se rendit compte qu’il était déjà quatre heures : le bus scolaire n’allait pas tarder à arriver, avec à son bord Olivier, Azur et Romarin… Elle soupira. Adieu, calme et tranquillité ! L’heure du bruit allait bientôt sonner. Et la soirée allait s’amorcer avec ses multiples tâches à enchaîner.

Elle se résolut à éteindre l’ordinateur, déçue de n’avoir pu travailler plus longuement sur son récit et bien décidée à lui consacrer toute sa journée du lendemain. Tant pis, elle ne prendrait pas de nouvelle mission pendant quelques jours.

Elle se dirigea vers la cuisine pour préparer le goûter des petits monstres et entendit bientôt les pneus crisser devant la maison. C’était parti pour le marathon quotidien qui était le sien, à la tête de tout son petit monde : goûter, devoirs, douches, préparation du repas, des pique-nique, des vêtements, mais aussi distribution expresse de câlins, négociations diplomatiques, prises de paroles despotiques…

Il était très tard lorsqu’Alban, son mari, rentra finalement de sa réunion de travail et la trouva endormie sur le canapé, son tablier encore autour de la taille.

*****

Le lendemain matin, une fois la porte refermée derrière tous les hommes de la maison, Blanche alluma fébrilement l’ordinateur et s’empressa d’aller ouvrir le fichier « petit essai », comme pour voir ce qui s’y était passé en son absence. Elle s’attendait peut-être à ce que son personnage se soit amusé à poursuivre le récit pendant la nuit. Mais non. Elle fut presque étonnée de retrouver son héroïne là où elle l’avait laissée, sagement assise devant son écran, sirotant un café en attendant l’inspiration… (à suivre)

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(Crédit photo)