J’ai entendu sa voix et elle m’a ramenée des années en arrière…

Cette voix rauque et autoritaire, rêche comme du papier de verre – je l’aurais reconnue entre mille. Malgré les deux décennies écoulées, elle résonne encore souvent dans ma mémoire, aussi forte et assurée qu’elle l’était ce jour-là, à travers la salle de lancement.

Pourtant l’homme qui s’agite aujourd’hui sous mes yeux n’a plus grand-chose du fier militaire que j’ai connu autrefois. Hirsute et dépenaillé au milieu de la Grand Place, il harangue nerveusement les passants qui s’écartent de lui la mine outrée, l’air dégoûté.

Même Julie a fait un détour pour l’éviter quand elle a traversé la place pour me rejoindre. Elle qui d’ordinaire récupère toutes les âmes en peine ! Il faut dire qu’elle n’aime pas beaucoup les discours alarmistes, ma Julie. Depuis la terrasse de notre café préféré, nous entendons distinctement l’homme promettre à qui veut l’entendre la fin du monde, l’effondrement écologique, l’extinction totale et définitive de toutes les espèces, y compris la nôtre, et tout un tas de catastrophes encore.

Je ne sais pas ce qui a bien pu lui arriver, mais il n’y pas le moindre doute, c’est bien lui : le Commandant Machin.

Je le revois droit comme un i devant nos rangs bien serrés. Rasé, peigné, tiré à quatre épingles dans son uniforme impeccable, il avait tenu à nous adresser quelques mots avant notre grand lancement. Derrière lui, la surface lisse du Miroir temporel nous renvoyait l’image d’une troupe disparate prête à partie en mission. Il était surmonté d’un cadran digital où scintillait en lettres rouges notre destination : « 3520 ».

C’était là que nous allions. En l’an 3520.

Depuis son invention quelques années plus tôt, le Miroir temporel avait donné lieu à de très nombreuses expéditions dans le passé. Mais le passé, c’était du domaine du connu. De vraies promenades de santé ! Le futur, en revanche, c’était l’inconnu total. Personne n’avait encore utilisé le Miroir pour aller dans ce sens-là. Nous devions être les premiers.

Pendant deux années, notre petite troupe de voyageurs temporels avait subi un entraînement rigoureux censé nous parer à toute éventualité : le chaud intense comme le froid polaire, le manque de ressources, la rencontre de populations hostiles…

Personne ne savait ce qu’il y avait de l’autre côté du Miroir. Les sondes qui avaient été envoyées étaient toutes revenues endommagées – ou n’étaient pas revenues du tout. Celle qui avait été expédiée en l’an 2230 avait fondu sous l’effet d’une chaleur extrême ; celle de 2320 était revenue enrobée d’une épaisse gangue de glace qu’on avait mis des mois à faire fondre. La dernière n’avait ni fondu ni gelé : elle avait été criblée de flèches.

Soldats, avait commencé le Commandant Machin…

Soldats… Ce mot sonnait étrangement à mes oreilles. Pour autant que je sache, je n’avais rien d’un soldat. Ni la résistance physique, ni l’état d’esprit (Obéir aux ordres, moi ? Quelle idée !). En réalité, c’était pour mes aptitudes linguistiques qu’ils m’avaient recrutée. Ils étaient venus me chercher jusque dans l’amphi où j’enseignais la philologie des langues anciennes. Ils disaient qu’ils avaient besoin d’une personne capable de décrypter n’importe quel idiome, un peu comme ces super-interprètes qui accompagnaient les grands explorateurs du XVIIIe siècle. Selon eux, j’étais cette personne-là.

J’avais d’abord essayé de leur expliquer qu’il y avait sans doute erreur sur la personne, que je n’avais rien d’une aventurière, ni d’une baroudeuse. Mais devant leur insistance – et la perspective d’une expérience extraordinaire qui ne me laissait pas indifférente, il faut bien le dire – je m’étais lancée dans cette incroyable aventure flanquée de Léa, mon assistante.

Soldats ! tançait la voix rocailleuse du Commandant Machin. Vous vous apprêtez à faire ce qu’aucun être humain n’a fait avant vous

Le jour du lancement tant attendu était arrivé. Dans quelques minutes, nous allions traverser le Miroir et découvrir de quoi était fait l’avenir.

Dans des gradins aménagés derrière une vitre blindée, l’homme de ma vie s’apprêtait à me regarder disparaître dans les brumes d’un monde mystérieux et peut-être dangereux. Dans ses bras, Julie dormait à poings fermés. Julie, ma petite Julie, avec sa bouche toute barbouillée de chocolat et les traces de son dernier gros chagrin sur ses joues potelées. Julie au pays des songes au moment où sa maman allait traverser le Miroir… Qui sait quand je la reverrai ?

Comme nous le savons tous, disait Machin, la mission pour laquelle vous vous préparez depuis des mois ne sera pas une mission facile

Pas facile, mais ô combien passionnante. J’avais tout préparé dans les moindres détails. Les lexiques, les glossaires, les carnets pour prendre des notes, et toutes sortes d’appareils pour effectuer des enregistrements. J’avais hâte d’aller à la rencontre de ces humains du futur…

De nombreux dangers vous attendent dont nous n’avons aucune idée

L’homme de ma vie m’adressait un sourire qui se voulait rassurant, tout en serrant Julie contre lui. Qui sait si je les reverrai…

Il se peut, continuait Machin, que certains d’entre vous ne reviennent pas

Je le savais depuis longtemps. Pourquoi est-ce que ces mots avaient soudain résonné différemment à mes oreilles ? Je n’en sais toujours rien.

Tout s’était passé très vite dans ma tête : le regard de l’homme de ma vie, les mots du Commandant Machin, le visage paisible de ma petite fille, le Miroir scintillant, captivant, fascinant. D’un côté, la découverte passionnante du futur, de l’autre, l’avenir de ma fille sans sa mère…

En une fraction de seconde, j’avais confié mon barda à Léa qui avait ouverts de grands yeux ronds – et j’étais sortie du rang.

Je ne pouvais pas faire ça à Julie.

C’est ma participation très très très tardive (mais c’est encore mardi, chez moi : il est 23:13 !!!) au défi #25 du Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte était de commencer et de terminer avec des phrases données.

9 réflexions sur “Choisir le futur

  1. C’est puissant comme texte Marie, très fantastique, un style un peu nouveau chez toi, que tu abordes avec aisance je trouve.
    Il y a en effet des moments dans nos vies où les choix s’imposent à nous.
    Merci beaucoup pour ta participation.
    Beau weekend

    Aimé par 1 personne

  2. En fait, j’ai toujours adoré les récits de science-fiction! Mais c’est vrai que je ne m’y étais jamais essayée. L’idée s’est présentée grâce à ton thème, et je l’ai suivie…
    Très beau week-end, Marie 🙂

    J’aime

  3. Wow! Au départ, je me suis dit… ouf! Un long texte à lire. Mais tu as su nous garder jusqu’à la fin! Y a de ces voix qu’on n’oublie pas et qu’on reconnaîtrait entre mille! Bravo!

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  4. WOW! J’adore, bravo Marie. Le concept est si intriguant. Je me demande bien ce que les soldats ont put découvrir au sujet de l’an 3520. Le commandant Machin semble avoir été complètement traumatisé par l’experience……terrifiant et fascinant a la fois. Comptes-tu revisiter cet univers a nouveau dans une autre histoire?

    Aimé par 1 personne

    1. A vrai dire, je manque un peu d’imagination – raison pour laquelle je ne me lance pas dans des récits de science fiction, alors que c’est un genre que j’affectionne tout particulièrement depuis très longtemps. Dans cette histoire-ci, ce qui transparaît du futur n’est pas très rassurant et pour cause: j’ai beaucoup de mal à imaginer un futur ‘tout technologique’ comme l’image populaire largement répandue depuis les années 1950-60. J’imagine plutôt un effondrement technologique et un retour à des modes de vie plus ‘archaïques’, d’où la sonde criblée de flèches…
      Je suis ravie de ton passage par ici 🙂

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      1. Je suis du meme avis que toi en ce qui concerne un effondrement technologique dans notre futur. J’ai l’impression que les récits utopiques au sujet de notre avenir relèvent beaucoup plus de la fantaisie que de la réalité, malheureusement.

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      2. Pas forcément: beaucoup de choses qui ont été décrites par les auteurs de SF au XXe siècle se sont réalisées. Dans Farenheit 451, par exemple, Bradbury décrit un monde dans lequel les écrans prennent toute la place. Les gens ne pensent plus, ils suivent toute la journée les démêlés de personnages fictifs sur leurs murs-écrans. Je trouve ça tellement actuel!
        Et hier soir, j’ai vu que des laboratoires néerlandais avaient réussi à produire de la viande artificielle à partir de cellules souches… Ce qui me rappelle étrangement un roman de Barjavel (Le voyageur imprudent) que j’ai bien envie d’aller relire…

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      3. C’est vrai que la science fiction souvent prédit les avancées technologiques du futur (telephone cellulaire, tablettes, etc…). Parfois, ces romans/films/series télévisées ont même servi d’inspiration pour ces découvertes. Malheureusement, je ne pense pas que nous atteindrons un jour l’avenir utopique de Star Trek (ma série préférée). On risque plutôt de créer le contraire si on continue dans notre trajectoire actuelle.

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