Brouillard

Plaines immaculées aux accents de silence
L’insomnie est errance étoilée de néant
Aux dunes de papier, la caravane est lasse
Et les mots se sont tus

Au loin, par transparence, quelques gouttes de lune
Quête insensée
Quête essentielle

Un papillon aux plumes flétries
Se débat aux parois du brouillard

Un papillon aux plumes taries…

L’encre perle à mes yeux
               – Elle a un goût de nuit

Saisonnière

Je la croyais partie
La voilà de retour
Elle était là tapie
Elle revient toujours

Je me croyais guérie
Mon cœur était velours
Elle observait ma vie
M’attendait au détour

Très vite rétablie
Dans son ancien séjour
Mon ancienne ennemie
N’est pas vraiment glamour

C’est ma petite, toute petite participation au Challenge écriture de Marie.

La contrainte de cette semaine #8 était de jouer avec les rimes : continues (AAAA), plates ou suivies (AABB), croisées (ABAB) ou embrassées (ABBA). J’ai opté pour des rimes croisées et des hexasyllabes (des vers de six syllabes).

Le thème était le changement – un thème très difficile à traiter pour moi en ce moment. L’inspiration n’était pas vraiment au rendez-vous…

On fera mieux la prochaine fois !

De la suite dans les idées

Matin

Le
Jour
Naissant
Flamboyant
L'odeur du café
La toute première gorgée

Enfance

Jus 
Frais 
Sucré 
Au menton 
La pastèque mûre 
Sur la jolie robe en dentelle

Chocolat

Or 
Pur 
Au creux 
Des papilles 
Le goût des nuits blanches 
Quelques carrés couleur d'ébène

C’est ma participation au Challenge Écriture de Marie.

Pour cette semaine #6, le défi était d’allier mathématiques et poésie en composant des « Fibs » : des petits poèmes de six vers et 20 syllabes réparties selon la fameuse suite de Fibonacci, soit 1-1-2-3-5-8, etc. Le thème était couleurs & saveurs

Je ne connaissais pas du tout cette petite forme poétique. Merci Marie pour cette jolie découverte 🙂

Illustrations : Felix Tonax et Karin Henseler, sur Pixabay

Haïkus nocturnes

Voyage

Fermer les paupières
Les draps fraîchement lavés
Du vent dans les branches
Pluie 

Mille et un soleils
Crépitent sur le bitume
La nuit resplendit
Parents 

L'enfant endormi
Chuchotis et pas feutrés
Le silence est d'or
Pause 

Un rayon de lune
Thé fumant au creux des mains
Le goût du silence
Insomnie

Rêves en volutes
Sur les pages des nuits blanches
À l'encre de Chine

C’est ma participation – en temps et en heure, cette fois-ci – au Challenge Écriture de Marie.

Le défi de cette semaine #5 était de composer un ou plusieurs haïkus sur le thème du printemps ou de la nuit, ou les deux…

J’avais d’abord pensé à traiter les deux thèmes, mais bizarrement, la nuit a fini par s’imposer… Je manque cruellement de sommeil en ce moment !

En catimini

  • Et vous, alors ? Qu’est-ce que vous faites de beau depuis qu’ils ont décrété l’isolement total des vieux ? Vous ne vous ennuyez pas trop ?
  • Oh, ma foi, non… Je trouve toujours quelque chose à faire… J’ai repris mes ouvrages au point de croix pour m’occuper… Et puis, il y a la télé… Ça fait comme une présence, vous voyez ?
  • Ah ben moi, c’est pareil. Qu’est-ce que vous voulez ? Il faut savoir faire preuve d’imagination dans l’adversité.
  • Mais oui, c’est ce que je dis toujours. Il faut prendre son mal en patience…
  • Tout de même, cette fois-ci, je trouve qu’elle est mise à rude épreuve, notre patience !
  • Bah, ça passera, vous verrez… Elles sont bien agréables, ces allées. Avec toutes ces jolies fleurs.
  • Ah oui, ça fait du bien. J’aime beaucoup les jardinières de mon balcon, mais c’est quand même pas pareil !
  • Vous avez raison, Lucette. Ça ne remplace pas une belle promenade au soleil. Vous avez bien fait d’insister pour me convaincre de faire cette petite escapade.
  • Il faudra qu’on remette ça, un de ces jours, Denise. Qu’en pensez-vous ?
  • J’en serais enchantée, Lucette… Mais la prochaine fois, je pense que nous devrions choisir des tenues un peu plus loufoques. Nous passerions plus facilement inaperçues.
  • Bonne idée, Denise. Il ne faudrait pas qu’on découvre que nous nous sommes déguisées en jeunes pour sortir…

C’est ma participation fantaisiste au Challenge Écriture de Marie – tardive, une fois de plus, mais néanmoins présente (Ouf ! Mission accomplie !)…

La contrainte de cette semaine #4 était d’écrire un dialogue entre les deux personnes de la photographie ci-dessous, en incluant les mots suivants : croix, présence, imagination, loufoque, allées et fleurs.

Photo par Marie Kléber

Au jardin

Ça faisait bientôt un an qu’elle vivait comme ça, entre ses murs, seule du matin au soir, du soir au matin. Seule pour dormir. Seule pour manger. Seule pour trainer sa vieille carcasse entre les deux pièces qu’elle occupait au rez-de-chaussée. Seule pour tuer ce temps si long.

Avant, elle avait des tas d’activités. Elle sortait presque tous les jours. Elle rendait visite à ses amies ; elle participait à toutes sortes d’ateliers organisés pour le troisième âge. Il y avait des voyages, aussi. Des sorties culturelles. Elle avait toujours de quoi s’occuper l’esprit ; de quoi éviter d’aller remuer les eaux troubles du passé. Et puis, elle avait de la compagnie, aussi. Ça aide pour tromper l’absence.

Avant, elle trouvait qu’elle ne s’en sortait pas si mal ; qu’elle parvenait à vivre sans lui, malgré tout. Qu’elle parvenait à remplir un tant soit peu le vide qu’il avait laissé. Cinquante ans d’amour, ça ne s’efface pas comme ça. Cinquante ans de vie commune qui avaient pris fin de manière abrupte. Elle avait lutté âprement pour ne pas perdre le goût de vivre.

Et puis, ce fichu virus était arrivé, qui avait brisé en mille petits morceaux son fragile équilibre. Plus de sorties, plus de voyages, plus d’ateliers, plus de visites… La solitude, tout le temps. Ses quatre murs et rien d’autre.

La télé pour seul horizon, et le téléphone de temps en temps, pour garder un semblant de lien…

Pourtant, elle ne voulait pas se laisser aller. Il fallait continuer, remplir de belles choses toutes ces heures creuses. Alors, elle s’occupait. Elle cousait. Elle brodait. Elle faisait du crochet… Elle s’était mise à fabriquer des masques aussi, pour une association.

Et puis, elle avait recommencé à jardiner, dans sa petite cour. Quand il était là, c’était surtout lui qui s’en occupait ; qui plantait, arrosait, bouturait… C’était lui qui avait la main verte. Elle, elle le regardait faire par la fenêtre de la cuisine. Elle lui souriait quand il se relevait de ses plates-bandes, les genoux noircis, les mains pleines de terreau, heureux comme un pape dans son minuscule jardin urbain.

Avec le confinement, elle avait recommencé à passer du temps dans cette cour. Elle avait recommencé à prendre soin des fleurs qu’il avait plantées autrefois. Et contre toute attente, ça lui avait fait du bien. C’était un peu comme s’il était là, tout près d’elle. Ça lui donnait de la force pour continuer. Un jour à la fois.

Les murs, l’isolement, la solitude, elle ne voulait pas y penser. Elle ne voulait pas les voir. Ses yeux usés, elle prenait soin de les poser sur de jolies choses : le petit coin de paradis qu’il lui avait aménagé au fil des années ; les roses et les fuchsias qu’il lui avait laissés.

On ne l’attendait plus et finalement, la voici : ma modeste participation au Challenge Écriture de Marie.

La contrainte de cette semaine #3 était d’écrire un texte à la troisième personne à partir de l’arrière-plan de cette photo :

Photo par Marie Kléber

Photo sensible

Superbe… Superbe… Magnifique lumière…

L’ongle parfaitement manucuré de ma mère glissait avec détermination sur l’écran de la tablette tandis qu’elle passait en revue, de son œil toujours acéré, les clichés que j’avais sélectionnés pour ma prochaine expo.

Ça faisait près de vingt-trois ans que c’était comme ça, qu’elle assurait pour moi ce rôle d’imprésario, de coach, de pilier dans tous les sens du terme. Je prenais les photos ; elle s’occupait de les diffuser, de les commercialiser, de les monétiser de toutes les manières possibles. Grâce à elle, je pouvais « vivre de ma passion », selon l’expression consacrée. En réalité, je m’y cramponnais, comme on s’agrippe désespérément à une bouée de sauvetage. Pour rien au monde je n’aurais voulu sombrer à nouveau.

Celle-ci, je ne sais pas, dit-elle en s’arrêtant un moment sur l’un des clichés. Il y a un peu de bruit ici, regarde…

Rien n’échappait à ma mère. Aucun détail. Elle voyait toujours tout… Avait-elle vu, à l’époque, que j’étais à bout ? Que l’entraînement intensif auquel me soumettait mon père était sur le point de me briser en tous petits morceaux ?

Le ballon rond… Il n’y en avait plus que pour ce sport, à toute heure, en toute occasion. Je devais manger foot, dormir foot, sortir foot… Mon père avait eu cette implacable vision pour mon avenir : je serais un footballeur professionnel de haut niveau.

Peu à peu, ses rêves de gloire avaient pris toute la place dans ma vie – et moi, je m’y étais senti de plus en plus à l’étroit. Le petit garçon d’autrefois, tout ébloui des étoiles qu’il voyait dans les yeux de son papa, avait laissé la place à un jeune homme lucide : j’avais devant moi toute une vie pour vivre le rêve d’un autre.

La suite était prévisible : j’avais fini par exploser. Littéralement. J’avais tout fait voler en éclats. Les entraînements sous la pluie, les régimes protéinés, les matchs tous les dimanches, la vie parallèle, toujours en marge des autres, la pression… Mais il était trop tard. J’avais attendu trop longtemps pour me rebeller. Je n’étais déjà plus qu’un tas de gravats. J’allais mettre des années à me reconstruire.

Quant à mon père, j’avais pulvérisé son rêve. J’avais commis l’impardonnable. Il m’en avait voulu jusqu’à son dernier souffle.

Pourquoi celle-ci ? demanda soudain ma mère en me montrant une photo en noir et blanc qui détonait formidablement au milieu des autres. Elle ne ressemble pas du tout à ce que tu fais d’habitude.

C’était vrai. D’ordinaire, je privilégiais les espaces préservés de toute activité humaine. Je travaillais rarement en ville. Et puis, j’aimais tout particulièrement les couleurs brutes de la nature. C’était l’une des caractéristiques de mon travail. Pourtant, ici, j’avais opté pour un noir et blanc sobre et intemporel.

Je ne sais pas, lui répondis-je, évasif. Je la trouve pittoresque…

En prononçant ces mots qui sonnaient faux, j’avais pris soin d’éviter de croiser son regard perçant. Je savais qu’elle ne serait pas dupe, mais qu’elle aurait le tact de ne pas insister. Certains sujets restaient douloureux malgré les années.

En réalité, en regardant ces gamins taper dans leur vieux ballon au milieu de la rue, j’avais eu comme un électrochoc : je m’étais souvenu qu’il y avait eu une vie avant l’ambition destructrice de mon père et le chaos qui l’avait suivie. Je m’étais souvenu qu’au départ, il y avait eu du plaisir – et des moments magiques de complicité entre un père et son fils.

Je ne voulais plus l’oublier.

C’est ma participation au Challenge Écriture de Marie. La contrainte de cette semaine #2 était d’écrire un texte à partir de cette photo, en partant du point de vue du photographe :

Je me demande si je ne me suis pas un tout petit peu éloignée du sujet…

Colorer le temps

Colosses de pierre
Tourbillons multicolores
Les jours qui ruissellent

Beau d’aujourd’hui et d’hier
L’art de dompter l’éphémère

Le Challenge Écriture de Marie reprend ! Voilà une bonne nouvelle qui m’a cueillie par surprise, ce matin.

Je prends le train en marche avec un modeste tanka, histoire de réveiller la bête en douceur…

Le tanka est un poème minimaliste d’inspiration japonaise structuré en 5-7-5 puis 7-7 syllabes. La contrainte de cette semaine #1 était d’écrire un texte à partir de cette très jolie photo :

De l’infinie tristesse des couchers de soleil

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours ressenti un incompréhensible pincement au cœur à la vue des couchers de soleil, et mon âme d’enfant a longtemps souffert en silence pour le Petit Prince qui lui, pouvait en regarder jusqu’à quarante-trois en une seule journée ! Sa tristesse me semblait être à la limite du supportable.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce qui me faisait mal, c’était le sentiment de solitude que je pouvais ressentir face au sublime et à l’impossibilité pour moi de le partager – de le partager vraiment – parfois parce que j’étais réellement seule à ce moment-là, mais parfois aussi parce que les autres autour de moi ne ressentaient manifestement pas le même émerveillement.

Un coucher de soleil, c’est un embrasement délicieux des pupilles, un flamboiement grandiose de couleurs et de lumières qui se reproduit chaque jour et qui, pourtant, chaque jour est unique. Un coucher de soleil, c’est le beau à l’état pur, celui qui apaise l’âme et la nettoie de toutes les imperfections du monde ; celui qui vous élève et vous fait entrevoir, au-delà de la finitude des jours, quelques bribes d’éternité…

Et là, au milieu de votre extase, alors que des larmes de bonheur commencent à envahir vos yeux et que vous êtes prêt à entrer en communion ultime avec ceux qui ont la chance d’assister à ce même spectacle, on vous assène un « Ouais, ouais, c’est super joli… Bon, on y va ?! »

Fin de l’été

Sous un ciel indocile à l’humeur fluctuante,
Le dernier jour d’été a coulé sur mes joues
Et les draps ont séché au vent des habitudes ;
Qu’il est loin le solstice qui nous rassemblera.

Sur l’écran des pensées, arabesques légères,
La certitude est douce et ses yeux de gazelle
Tout étoilés de joie à l’idée du retour.
Patience, nous dit-on ; je m’en remets au ciel.

C’est ma participation in extremis – et un peu brinquebalante, il faut bien le dire ! – au Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte de cette semaine était d’utiliser dans l’ordre les mots suivants :

Indocile, dernier, solstice, arabesques, certitude, gazelle, retour et ciel…

Portez-vous bien 🙂

Nostalgie lavande

Les champs de lavande ont toujours fait partie de mon décor – ou à peu près. Je devais avoir cinq ans quand mes parents ont eu un coup de cœur pour la Haute-Provence, et peut-être six quand ils ont décidé de tout quitter pour s’y installer.

La lavande a toujours été là, un peu partout, sous forme de bouquets séchés, de petits sachets dans les placards, ou de miel parfumé sur la table du petit-déjeuner. Chaque année, nous étions fiers d’aller montrer à nos estivants nordiques, bien souvent affectés de coups de soleil monumentaux, les magnifiques étendues violacées vrombissantes d’abeilles.

Crédit photo

Pourtant, pendant très longtemps, ce parfum si caractéristique n’a pas fait partie de mon panel de senteurs provençales favorites : résine de pin, thym sauvage des collines, figuier planté au bord du chemin et que l’on détecte de loin… Toutes ces senteurs de l’enfance que j’aime et que je recherche avidement, toutes narines ouvertes, où que j’aille.

La lavande n’en faisait pas partie.

Et je crois que la raison en est toute simple : un jour, je devais avoir sept ou huit ans, nous roulions tranquillement à travers les petites routes sinueuses de Haute-Provence en pleine saison des lavandes, lorsqu’un camion chargé de bottes fraîchement récoltées a soudain perdu une partie de sa très odorante cargaison juste devant nous. Le conducteur ne s’est aperçu de rien et a poursuivi sa route. Et nous nous sommes retrouvés avec une énorme botte de lavande dans le coffre de la voiture. Une botte de lavande qui diffusait généreusement son parfum entêtant et camphré à travers tout l’habitable, même avec les fenêtres grandes ouvertes. Un parfum qui est venu se planter en travers de mon crâne comme une insoutenable et irrémédiable barre de métal.

Depuis ce jour, le parfum de la lavande était estampillé « danger » dans ma mémoire olfactive, au même titre que les parfumeries, les marchands de bougies et de fleurs séchées, ou certains produits ménagers trop parfumés. Toutes ces odeurs artificielles qui peuvent me valoir de cuisants maux de tête si je n’y prends pas garde.

Il aura fallu que je m’éloigne, que je traverse les frontières et la mer Méditerranée pour que, tout à coup, cette odeur retrouve grâce à mes narines. Ça m’a prise brusquement, après quelques mois passés en exil : du jour au lendemain, sans trop comprendre ce qui m’arrivait, je me suis mise à acheter du savon à la lavande, de la lessive à la lavande, des détergents à la lavande – tout devait être parfumé à la lavande ! J’étais en manque de ma Provence !

Aujourd’hui, j’en ai toujours quelques sachets sur mon bureau. De temps à autre, je les tapote gentiment… Et je me retrouve instantanément transportée au bord d’une piscine… Une piscine isolée, préservée des regards, où je savoure tout simplement le plaisir d’être là avec ma tribu.

Le ciel est d’un bleu somptueux. Les cigales chantent. Les rires fusent. L’eau m’éclabousse à chaque plongeon tandis qu’une légère brise vient caresser de temps à autre les pages de mon livre ; elle fleure bon la lavande – et le bonheur.

Photo : Bleu lavande

C’est ma participation (en avance, cette fois-ci !) au défi #26 du Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte était de choisir une odeur et de dire ce qu’elle nous évoquait.

Les extirpés

Quand les soldats étaient apparus au loin, ce matin de septembre 1610, nous savions déjà tous ce qui allait se passer.

Ils n’étaient encore qu’un nuage de poussière au pied des reliefs aragonais, qu’un vague cliquetis dans la vallée, mais tous ceux qui étaient dehors ce matin-là, tous ceux qui étaient aux champs et dans les collines comprirent aussitôt que le moment était venu.

Ils se figèrent : les bergers au milieu de leur troupeau, les vendangeurs dans les vignes. On envoya les enfants prévenir au village. Ils déferlèrent à travers rues et ruelles en une nuée affolée, en piaillant : « Ils sont là ! Ils sont là ! »

À ces cris, les occupants des maisons se figèrent à leur tour. Les matrones restèrent la cuillère en l’air au-dessus de leur bouillon. Les jeunes filles suspendirent leur aiguille au-dessus de leur broderie. Les vieillards se mirent à sangloter sur leurs paillasses.

Dans l’église, le curé commença à se signer de façon frénétique en marmonnant des supplications pour notre salut. Malgré ses efforts sincères et dévoués, le pauvre homme n’avait pas réussi à faire de nous des Chrétiens authentiques. C’est du moins ce que la Couronne avait décidé.

Alors nous sortîmes tous de nos maisons, jeunes et vieux, hommes et femmes, « Vieux Chrétiens » et « Chrétiens de Maures ».

Dans un seul mouvement, sans un mot, nous allâmes nous rassembler sur la place de notre village qui surplombait toute la vallée, et en silence, la gorge nouée, nous regardâmes les troupes de Philippe III remonter résolument vers nous, fouler tel un mille-pattes hérissé de piquants la route de terre crayeuse qui sillonnait à travers nos champs et nos vergers séculaires.

Depuis plusieurs mois, des nouvelles terribles arrivaient de Valence, de Séville, de Murcie. Les Morisques expulsés ! Les Morisques extirpés de leurs maisons, de leurs villages, emmenés vers les ports les plus proches pour y être embarqués à destination de la Barbarie.

Dehors, les Nouveaux Chrétiens de Maures ! Dehors, les traîtres potentiels, les mauvais Catholiques ! Après plus d’un siècle de conversions forcées, de surveillance, de vexations de toutes sortes, de condamnations cruelles, la Couronne d’Espagne avait opté pour une solution radicale : l’expulsion pure et simple. Notre sort était scellé.

Nous n’étions plus chez nous sur les terres que nos ancêtres avaient chéries et soignées durant de longs siècles, façonnées à force de sueur, d’amour et de patience. Nos villes ne nous appartenaient déjà plus depuis longtemps. Nos maisons, comme nos terres, seraient bientôt saisies. Nos villages seraient repeuplés après notre départ par des familles venues d’ailleurs, des Baléares peut-être, ou bien des Asturies.

Des rumeurs épouvantables circulaient sur ce qui était arrivé aux Morisques déjà expulsés. On disait que certains n’avaient pas pu emmener leurs enfants avec eux, qu’ils avaient dû embarquer en les abandonnant à leur sort. On disait que des mères désespérées avaient préféré se jeter du haut d’une falaise avec leurs nourrissons plutôt que de les laisser derrière elles.

On racontait aussi que certains avaient été dépouillés par des capitaines sans scrupules qui les avaient ensuite jetés à la mer ; que d’autres avaient été massacrés par la population locale à leur arrivée en Barbarie.

Une petite minorité d’entre nous avaient préféré prendre les devants et partir par leurs propres moyens, se réfugier au Languedoc ou au Béarn en attendant des jours meilleurs. Ceux-là étaient persuadés de pouvoir revenir plus tard, quand la situation serait calmée.

Les autres s’étaient résignés. Ils s’étaient préparés à l’impensable en vendant tout ce qu’ils pouvaient : leurs bêtes, leurs meubles, les provisions qu’ils ne pourraient pas emporter.

Nous nous savions livrés à nous-mêmes. Personne ne viendrait nous sauver de ce cauchemar. Aucun état, aucune armée. Quoi qu’il arrive, nous serions expulsés à notre tour, jetés dehors, arrachés à nos vies pour être précipités vers des rivages inconnus et peut-être hostiles.

Au pied du clocher – qui avait été autrefois, disait-on, à une époque qu’aucun de nous n’avait connue, un minaret – nous attendions, serrés les uns contre les autres, les yeux rivés sur les soldats du Roy d’Espagne qui approchaient.

Nous n’étions déjà plus chez nous. Nous étions déjà – et à jamais – des extirpés.

Embarquement des Morisques au port du Grao à Valence (partie), Pere Oromig, 1616, domaine public

Les Morisques sont les descendants des Musulmans d’Espagne obligés de se convertir au Catholicisme durant le XVIe siècle.

Au moment où Philippe III décrète leur expulsion de la péninsule ibérique, en 1609, soit un siècle après la chute de Grenade, c’est une population qui ne connaît plus grand-chose de l’Andalousie de ses ancêtres. Ils portent des noms espagnols, ne parlent plus la langue arabe, ne sont plus autorisés à porter de vêtements « maures », ne sont plus autorisés à se rendre aux bains (qui sont parfois reconvertis en silos) ni à pratiquer leurs anciens rites pour les mariages, les funérailles, etc.

Ils font l’objet d’une surveillance de tous les instants. Le moindre signe de « mahométisme » est passible de dénonciation à l’Inquisition.

Certains d’entre eux continuent tant bien que mal à pratiquer une forme d’Islam clandestin avec les moyens du bord ; d’autres ont réellement intégré le Catholicisme et s’emploient à le démontrer – ils seront expulsés au même titre que les autres.

*****

C’est un pan d’histoire méconnu qui continue à me bouleverser. J’avais envie d’en partager quelques bribes avec vous.

Choisir le futur

J’ai entendu sa voix et elle m’a ramenée des années en arrière…

Cette voix rauque et autoritaire, rêche comme du papier de verre – je l’aurais reconnue entre mille. Malgré les deux décennies écoulées, elle résonne encore souvent dans ma mémoire, aussi forte et assurée qu’elle l’était ce jour-là, à travers la salle de lancement.

Pourtant l’homme qui s’agite aujourd’hui sous mes yeux n’a plus grand-chose du fier militaire que j’ai connu autrefois. Hirsute et dépenaillé au milieu de la Grand Place, il harangue nerveusement les passants qui s’écartent de lui la mine outrée, l’air dégoûté.

Même Julie a fait un détour pour l’éviter quand elle a traversé la place pour me rejoindre. Elle qui d’ordinaire récupère toutes les âmes en peine ! Il faut dire qu’elle n’aime pas beaucoup les discours alarmistes, ma Julie. Depuis la terrasse de notre café préféré, nous entendons distinctement l’homme promettre à qui veut l’entendre la fin du monde, l’effondrement écologique, l’extinction totale et définitive de toutes les espèces, y compris la nôtre, et tout un tas de catastrophes encore.

Je ne sais pas ce qui a bien pu lui arriver, mais il n’y pas le moindre doute, c’est bien lui : le Commandant Machin.

Je le revois droit comme un i devant nos rangs bien serrés. Rasé, peigné, tiré à quatre épingles dans son uniforme impeccable, il avait tenu à nous adresser quelques mots avant notre grand lancement. Derrière lui, la surface lisse du Miroir temporel nous renvoyait l’image d’une troupe disparate prête à partie en mission. Il était surmonté d’un cadran digital où scintillait en lettres rouges notre destination : « 3520 ».

C’était là que nous allions. En l’an 3520.

Depuis son invention quelques années plus tôt, le Miroir temporel avait donné lieu à de très nombreuses expéditions dans le passé. Mais le passé, c’était du domaine du connu. De vraies promenades de santé ! Le futur, en revanche, c’était l’inconnu total. Personne n’avait encore utilisé le Miroir pour aller dans ce sens-là. Nous devions être les premiers.

Pendant deux années, notre petite troupe de voyageurs temporels avait subi un entraînement rigoureux censé nous parer à toute éventualité : le chaud intense comme le froid polaire, le manque de ressources, la rencontre de populations hostiles…

Personne ne savait ce qu’il y avait de l’autre côté du Miroir. Les sondes qui avaient été envoyées étaient toutes revenues endommagées – ou n’étaient pas revenues du tout. Celle qui avait été expédiée en l’an 2230 avait fondu sous l’effet d’une chaleur extrême ; celle de 2320 était revenue enrobée d’une épaisse gangue de glace qu’on avait mis des mois à faire fondre. La dernière n’avait ni fondu ni gelé : elle avait été criblée de flèches.

Soldats, avait commencé le Commandant Machin…

Soldats… Ce mot sonnait étrangement à mes oreilles. Pour autant que je sache, je n’avais rien d’un soldat. Ni la résistance physique, ni l’état d’esprit (Obéir aux ordres, moi ? Quelle idée !). En réalité, c’était pour mes aptitudes linguistiques qu’ils m’avaient recrutée. Ils étaient venus me chercher jusque dans l’amphi où j’enseignais la philologie des langues anciennes. Ils disaient qu’ils avaient besoin d’une personne capable de décrypter n’importe quel idiome, un peu comme ces super-interprètes qui accompagnaient les grands explorateurs du XVIIIe siècle. Selon eux, j’étais cette personne-là.

J’avais d’abord essayé de leur expliquer qu’il y avait sans doute erreur sur la personne, que je n’avais rien d’une aventurière, ni d’une baroudeuse. Mais devant leur insistance – et la perspective d’une expérience extraordinaire qui ne me laissait pas indifférente, il faut bien le dire – je m’étais lancée dans cette incroyable aventure flanquée de Léa, mon assistante.

Soldats ! tançait la voix rocailleuse du Commandant Machin. Vous vous apprêtez à faire ce qu’aucun être humain n’a fait avant vous

Le jour du lancement tant attendu était arrivé. Dans quelques minutes, nous allions traverser le Miroir et découvrir de quoi était fait l’avenir.

Dans des gradins aménagés derrière une vitre blindée, l’homme de ma vie s’apprêtait à me regarder disparaître dans les brumes d’un monde mystérieux et peut-être dangereux. Dans ses bras, Julie dormait à poings fermés. Julie, ma petite Julie, avec sa bouche toute barbouillée de chocolat et les traces de son dernier gros chagrin sur ses joues potelées. Julie au pays des songes au moment où sa maman allait traverser le Miroir… Qui sait quand je la reverrai ?

Comme nous le savons tous, disait Machin, la mission pour laquelle vous vous préparez depuis des mois ne sera pas une mission facile

Pas facile, mais ô combien passionnante. J’avais tout préparé dans les moindres détails. Les lexiques, les glossaires, les carnets pour prendre des notes, et toutes sortes d’appareils pour effectuer des enregistrements. J’avais hâte d’aller à la rencontre de ces humains du futur…

De nombreux dangers vous attendent dont nous n’avons aucune idée

L’homme de ma vie m’adressait un sourire qui se voulait rassurant, tout en serrant Julie contre lui. Qui sait si je les reverrai…

Il se peut, continuait Machin, que certains d’entre vous ne reviennent pas

Je le savais depuis longtemps. Pourquoi est-ce que ces mots avaient soudain résonné différemment à mes oreilles ? Je n’en sais toujours rien.

Tout s’était passé très vite dans ma tête : le regard de l’homme de ma vie, les mots du Commandant Machin, le visage paisible de ma petite fille, le Miroir scintillant, captivant, fascinant. D’un côté, la découverte passionnante du futur, de l’autre, l’avenir de ma fille sans sa mère…

En une fraction de seconde, j’avais confié mon barda à Léa qui avait ouverts de grands yeux ronds – et j’étais sortie du rang.

Je ne pouvais pas faire ça à Julie.

C’est ma participation très très très tardive (mais c’est encore mardi, chez moi : il est 23:13 !!!) au défi #25 du Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte était de commencer et de terminer avec des phrases données.