Brouillard

Plaines immaculées aux accents de silence
L’insomnie est errance étoilée de néant
Aux dunes de papier, la caravane est lasse
Et les mots se sont tus

Au loin, par transparence, quelques gouttes de lune
Quête insensée
Quête essentielle

Un papillon aux plumes flétries
Se débat aux parois du brouillard

Un papillon aux plumes taries…

L’encre perle à mes yeux
               – Elle a un goût de nuit

De l’infinie tristesse des couchers de soleil

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours ressenti un incompréhensible pincement au cœur à la vue des couchers de soleil, et mon âme d’enfant a longtemps souffert en silence pour le Petit Prince qui lui, pouvait en regarder jusqu’à quarante-trois en une seule journée ! Sa tristesse me semblait être à la limite du supportable.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce qui me faisait mal, c’était le sentiment de solitude que je pouvais ressentir face au sublime et à l’impossibilité pour moi de le partager – de le partager vraiment – parfois parce que j’étais réellement seule à ce moment-là, mais parfois aussi parce que les autres autour de moi ne ressentaient manifestement pas le même émerveillement.

Un coucher de soleil, c’est un embrasement délicieux des pupilles, un flamboiement grandiose de couleurs et de lumières qui se reproduit chaque jour et qui, pourtant, chaque jour est unique. Un coucher de soleil, c’est le beau à l’état pur, celui qui apaise l’âme et la nettoie de toutes les imperfections du monde ; celui qui vous élève et vous fait entrevoir, au-delà de la finitude des jours, quelques bribes d’éternité…

Et là, au milieu de votre extase, alors que des larmes de bonheur commencent à envahir vos yeux et que vous êtes prêt à entrer en communion ultime avec ceux qui ont la chance d’assister à ce même spectacle, on vous assène un « Ouais, ouais, c’est super joli… Bon, on y va ?! »

Fin de l’été

Sous un ciel indocile à l’humeur fluctuante,
Le dernier jour d’été a coulé sur mes joues
Et les draps ont séché au vent des habitudes ;
Qu’il est loin le solstice qui nous rassemblera.

Sur l’écran des pensées, arabesques légères,
La certitude est douce et ses yeux de gazelle
Tout étoilés de joie à l’idée du retour.
Patience, nous dit-on ; je m’en remets au ciel.

C’est ma participation in extremis – et un peu brinquebalante, il faut bien le dire ! – au Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte de cette semaine était d’utiliser dans l’ordre les mots suivants :

Indocile, dernier, solstice, arabesques, certitude, gazelle, retour et ciel…

Portez-vous bien 🙂

Nostalgie lavande

Les champs de lavande ont toujours fait partie de mon décor – ou à peu près. Je devais avoir cinq ans quand mes parents ont eu un coup de cœur pour la Haute-Provence, et peut-être six quand ils ont décidé de tout quitter pour s’y installer.

La lavande a toujours été là, un peu partout, sous forme de bouquets séchés, de petits sachets dans les placards, ou de miel parfumé sur la table du petit-déjeuner. Chaque année, nous étions fiers d’aller montrer à nos estivants nordiques, bien souvent affectés de coups de soleil monumentaux, les magnifiques étendues violacées vrombissantes d’abeilles.

Crédit photo

Pourtant, pendant très longtemps, ce parfum si caractéristique n’a pas fait partie de mon panel de senteurs provençales favorites : résine de pin, thym sauvage des collines, figuier planté au bord du chemin et que l’on détecte de loin… Toutes ces senteurs de l’enfance que j’aime et que je recherche avidement, toutes narines ouvertes, où que j’aille.

La lavande n’en faisait pas partie.

Et je crois que la raison en est toute simple : un jour, je devais avoir sept ou huit ans, nous roulions tranquillement à travers les petites routes sinueuses de Haute-Provence en pleine saison des lavandes, lorsqu’un camion chargé de bottes fraîchement récoltées a soudain perdu une partie de sa très odorante cargaison juste devant nous. Le conducteur ne s’est aperçu de rien et a poursuivi sa route. Et nous nous sommes retrouvés avec une énorme botte de lavande dans le coffre de la voiture. Une botte de lavande qui diffusait généreusement son parfum entêtant et camphré à travers tout l’habitable, même avec les fenêtres grandes ouvertes. Un parfum qui est venu se planter en travers de mon crâne comme une insoutenable et irrémédiable barre de métal.

Depuis ce jour, le parfum de la lavande était estampillé « danger » dans ma mémoire olfactive, au même titre que les parfumeries, les marchands de bougies et de fleurs séchées, ou certains produits ménagers trop parfumés. Toutes ces odeurs artificielles qui peuvent me valoir de cuisants maux de tête si je n’y prends pas garde.

Il aura fallu que je m’éloigne, que je traverse les frontières et la mer Méditerranée pour que, tout à coup, cette odeur retrouve grâce à mes narines. Ça m’a prise brusquement, après quelques mois passés en exil : du jour au lendemain, sans trop comprendre ce qui m’arrivait, je me suis mise à acheter du savon à la lavande, de la lessive à la lavande, des détergents à la lavande – tout devait être parfumé à la lavande ! J’étais en manque de ma Provence !

Aujourd’hui, j’en ai toujours quelques sachets sur mon bureau. De temps à autre, je les tapote gentiment… Et je me retrouve instantanément transportée au bord d’une piscine… Une piscine isolée, préservée des regards, où je savoure tout simplement le plaisir d’être là avec ma tribu.

Le ciel est d’un bleu somptueux. Les cigales chantent. Les rires fusent. L’eau m’éclabousse à chaque plongeon tandis qu’une légère brise vient caresser de temps à autre les pages de mon livre ; elle fleure bon la lavande – et le bonheur.

Photo : Bleu lavande

C’est ma participation (en avance, cette fois-ci !) au défi #26 du Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte était de choisir une odeur et de dire ce qu’elle nous évoquait.

Les extirpés

Quand les soldats étaient apparus au loin, ce matin de septembre 1610, nous savions déjà tous ce qui allait se passer.

Ils n’étaient encore qu’un nuage de poussière au pied des reliefs aragonais, qu’un vague cliquetis dans la vallée, mais tous ceux qui étaient dehors ce matin-là, tous ceux qui étaient aux champs et dans les collines comprirent aussitôt que le moment était venu.

Ils se figèrent : les bergers au milieu de leur troupeau, les vendangeurs dans les vignes. On envoya les enfants prévenir au village. Ils déferlèrent à travers rues et ruelles en une nuée affolée, en piaillant : « Ils sont là ! Ils sont là ! »

À ces cris, les occupants des maisons se figèrent à leur tour. Les matrones restèrent la cuillère en l’air au-dessus de leur bouillon. Les jeunes filles suspendirent leur aiguille au-dessus de leur broderie. Les vieillards se mirent à sangloter sur leurs paillasses.

Dans l’église, le curé commença à se signer de façon frénétique en marmonnant des supplications pour notre salut. Malgré ses efforts sincères et dévoués, le pauvre homme n’avait pas réussi à faire de nous des Chrétiens authentiques. C’est du moins ce que la Couronne avait décidé.

Alors nous sortîmes tous de nos maisons, jeunes et vieux, hommes et femmes, « Vieux Chrétiens » et « Chrétiens de Maures ».

Dans un seul mouvement, sans un mot, nous allâmes nous rassembler sur la place de notre village qui surplombait toute la vallée, et en silence, la gorge nouée, nous regardâmes les troupes de Philippe III remonter résolument vers nous, fouler tel un mille-pattes hérissé de piquants la route de terre crayeuse qui sillonnait à travers nos champs et nos vergers séculaires.

Depuis plusieurs mois, des nouvelles terribles arrivaient de Valence, de Séville, de Murcie. Les Morisques expulsés ! Les Morisques extirpés de leurs maisons, de leurs villages, emmenés vers les ports les plus proches pour y être embarqués à destination de la Barbarie.

Dehors, les Nouveaux Chrétiens de Maures ! Dehors, les traîtres potentiels, les mauvais Catholiques ! Après plus d’un siècle de conversions forcées, de surveillance, de vexations de toutes sortes, de condamnations cruelles, la Couronne d’Espagne avait opté pour une solution radicale : l’expulsion pure et simple. Notre sort était scellé.

Nous n’étions plus chez nous sur les terres que nos ancêtres avaient chéries et soignées durant de longs siècles, façonnées à force de sueur, d’amour et de patience. Nos villes ne nous appartenaient déjà plus depuis longtemps. Nos maisons, comme nos terres, seraient bientôt saisies. Nos villages seraient repeuplés après notre départ par des familles venues d’ailleurs, des Baléares peut-être, ou bien des Asturies.

Des rumeurs épouvantables circulaient sur ce qui était arrivé aux Morisques déjà expulsés. On disait que certains n’avaient pas pu emmener leurs enfants avec eux, qu’ils avaient dû embarquer en les abandonnant à leur sort. On disait que des mères désespérées avaient préféré se jeter du haut d’une falaise avec leurs nourrissons plutôt que de les laisser derrière elles.

On racontait aussi que certains avaient été dépouillés par des capitaines sans scrupules qui les avaient ensuite jetés à la mer ; que d’autres avaient été massacrés par la population locale à leur arrivée en Barbarie.

Une petite minorité d’entre nous avaient préféré prendre les devants et partir par leurs propres moyens, se réfugier au Languedoc ou au Béarn en attendant des jours meilleurs. Ceux-là étaient persuadés de pouvoir revenir plus tard, quand la situation serait calmée.

Les autres s’étaient résignés. Ils s’étaient préparés à l’impensable en vendant tout ce qu’ils pouvaient : leurs bêtes, leurs meubles, les provisions qu’ils ne pourraient pas emporter.

Nous nous savions livrés à nous-mêmes. Personne ne viendrait nous sauver de ce cauchemar. Aucun état, aucune armée. Quoi qu’il arrive, nous serions expulsés à notre tour, jetés dehors, arrachés à nos vies pour être précipités vers des rivages inconnus et peut-être hostiles.

Au pied du clocher – qui avait été autrefois, disait-on, à une époque qu’aucun de nous n’avait connue, un minaret – nous attendions, serrés les uns contre les autres, les yeux rivés sur les soldats du Roy d’Espagne qui approchaient.

Nous n’étions déjà plus chez nous. Nous étions déjà – et à jamais – des extirpés.

Embarquement des Morisques au port du Grao à Valence (partie), Pere Oromig, 1616, domaine public

Les Morisques sont les descendants des Musulmans d’Espagne obligés de se convertir au Catholicisme durant le XVIe siècle.

Au moment où Philippe III décrète leur expulsion de la péninsule ibérique, en 1609, soit un siècle après la chute de Grenade, c’est une population qui ne connaît plus grand-chose de l’Andalousie de ses ancêtres. Ils portent des noms espagnols, ne parlent plus la langue arabe, ne sont plus autorisés à porter de vêtements « maures », ne sont plus autorisés à se rendre aux bains (qui sont parfois reconvertis en silos) ni à pratiquer leurs anciens rites pour les mariages, les funérailles, etc.

Ils font l’objet d’une surveillance de tous les instants. Le moindre signe de « mahométisme » est passible de dénonciation à l’Inquisition.

Certains d’entre eux continuent tant bien que mal à pratiquer une forme d’Islam clandestin avec les moyens du bord ; d’autres ont réellement intégré le Catholicisme et s’emploient à le démontrer – ils seront expulsés au même titre que les autres.

*****

C’est un pan d’histoire méconnu qui continue à me bouleverser. J’avais envie d’en partager quelques bribes avec vous.

Choisir le futur

J’ai entendu sa voix et elle m’a ramenée des années en arrière…

Cette voix rauque et autoritaire, rêche comme du papier de verre – je l’aurais reconnue entre mille. Malgré les deux décennies écoulées, elle résonne encore souvent dans ma mémoire, aussi forte et assurée qu’elle l’était ce jour-là, à travers la salle de lancement.

Pourtant l’homme qui s’agite aujourd’hui sous mes yeux n’a plus grand-chose du fier militaire que j’ai connu autrefois. Hirsute et dépenaillé au milieu de la Grand Place, il harangue nerveusement les passants qui s’écartent de lui la mine outrée, l’air dégoûté.

Même Julie a fait un détour pour l’éviter quand elle a traversé la place pour me rejoindre. Elle qui d’ordinaire récupère toutes les âmes en peine ! Il faut dire qu’elle n’aime pas beaucoup les discours alarmistes, ma Julie. Depuis la terrasse de notre café préféré, nous entendons distinctement l’homme promettre à qui veut l’entendre la fin du monde, l’effondrement écologique, l’extinction totale et définitive de toutes les espèces, y compris la nôtre, et tout un tas de catastrophes encore.

Je ne sais pas ce qui a bien pu lui arriver, mais il n’y pas le moindre doute, c’est bien lui : le Commandant Machin.

Je le revois droit comme un i devant nos rangs bien serrés. Rasé, peigné, tiré à quatre épingles dans son uniforme impeccable, il avait tenu à nous adresser quelques mots avant notre grand lancement. Derrière lui, la surface lisse du Miroir temporel nous renvoyait l’image d’une troupe disparate prête à partie en mission. Il était surmonté d’un cadran digital où scintillait en lettres rouges notre destination : « 3520 ».

C’était là que nous allions. En l’an 3520.

Depuis son invention quelques années plus tôt, le Miroir temporel avait donné lieu à de très nombreuses expéditions dans le passé. Mais le passé, c’était du domaine du connu. De vraies promenades de santé ! Le futur, en revanche, c’était l’inconnu total. Personne n’avait encore utilisé le Miroir pour aller dans ce sens-là. Nous devions être les premiers.

Pendant deux années, notre petite troupe de voyageurs temporels avait subi un entraînement rigoureux censé nous parer à toute éventualité : le chaud intense comme le froid polaire, le manque de ressources, la rencontre de populations hostiles…

Personne ne savait ce qu’il y avait de l’autre côté du Miroir. Les sondes qui avaient été envoyées étaient toutes revenues endommagées – ou n’étaient pas revenues du tout. Celle qui avait été expédiée en l’an 2230 avait fondu sous l’effet d’une chaleur extrême ; celle de 2320 était revenue enrobée d’une épaisse gangue de glace qu’on avait mis des mois à faire fondre. La dernière n’avait ni fondu ni gelé : elle avait été criblée de flèches.

Soldats, avait commencé le Commandant Machin…

Soldats… Ce mot sonnait étrangement à mes oreilles. Pour autant que je sache, je n’avais rien d’un soldat. Ni la résistance physique, ni l’état d’esprit (Obéir aux ordres, moi ? Quelle idée !). En réalité, c’était pour mes aptitudes linguistiques qu’ils m’avaient recrutée. Ils étaient venus me chercher jusque dans l’amphi où j’enseignais la philologie des langues anciennes. Ils disaient qu’ils avaient besoin d’une personne capable de décrypter n’importe quel idiome, un peu comme ces super-interprètes qui accompagnaient les grands explorateurs du XVIIIe siècle. Selon eux, j’étais cette personne-là.

J’avais d’abord essayé de leur expliquer qu’il y avait sans doute erreur sur la personne, que je n’avais rien d’une aventurière, ni d’une baroudeuse. Mais devant leur insistance – et la perspective d’une expérience extraordinaire qui ne me laissait pas indifférente, il faut bien le dire – je m’étais lancée dans cette incroyable aventure flanquée de Léa, mon assistante.

Soldats ! tançait la voix rocailleuse du Commandant Machin. Vous vous apprêtez à faire ce qu’aucun être humain n’a fait avant vous

Le jour du lancement tant attendu était arrivé. Dans quelques minutes, nous allions traverser le Miroir et découvrir de quoi était fait l’avenir.

Dans des gradins aménagés derrière une vitre blindée, l’homme de ma vie s’apprêtait à me regarder disparaître dans les brumes d’un monde mystérieux et peut-être dangereux. Dans ses bras, Julie dormait à poings fermés. Julie, ma petite Julie, avec sa bouche toute barbouillée de chocolat et les traces de son dernier gros chagrin sur ses joues potelées. Julie au pays des songes au moment où sa maman allait traverser le Miroir… Qui sait quand je la reverrai ?

Comme nous le savons tous, disait Machin, la mission pour laquelle vous vous préparez depuis des mois ne sera pas une mission facile

Pas facile, mais ô combien passionnante. J’avais tout préparé dans les moindres détails. Les lexiques, les glossaires, les carnets pour prendre des notes, et toutes sortes d’appareils pour effectuer des enregistrements. J’avais hâte d’aller à la rencontre de ces humains du futur…

De nombreux dangers vous attendent dont nous n’avons aucune idée

L’homme de ma vie m’adressait un sourire qui se voulait rassurant, tout en serrant Julie contre lui. Qui sait si je les reverrai…

Il se peut, continuait Machin, que certains d’entre vous ne reviennent pas

Je le savais depuis longtemps. Pourquoi est-ce que ces mots avaient soudain résonné différemment à mes oreilles ? Je n’en sais toujours rien.

Tout s’était passé très vite dans ma tête : le regard de l’homme de ma vie, les mots du Commandant Machin, le visage paisible de ma petite fille, le Miroir scintillant, captivant, fascinant. D’un côté, la découverte passionnante du futur, de l’autre, l’avenir de ma fille sans sa mère…

En une fraction de seconde, j’avais confié mon barda à Léa qui avait ouverts de grands yeux ronds – et j’étais sortie du rang.

Je ne pouvais pas faire ça à Julie.

C’est ma participation très très très tardive (mais c’est encore mardi, chez moi : il est 23:13 !!!) au défi #25 du Challenge Écriture proposé par Marie. La contrainte était de commencer et de terminer avec des phrases données.

Une phrase, dix mots

Je m’allongerai sous tes paupières. Lorsque tu les baisseras pour t’endormir, je lancerai de l’or dans ton sommeil. De l’or et des songes pareils à des nuages…

La phrase était là, resplendissante, éblouissante. Couchée de tout son long en travers de la page, elle m’adressait des sourires enjôleurs. Elle m’invitait à lui donner une suite digne d’elle.

Je m’attelai courageusement à la tâche. Ce devait être un feu d’artifice. Ce devait être la sensualité de l’encre sur le papier, la sublimation des images, la musique des rimes, le sacre de la poésie.

Ce devait être étincelant, superbe, magnifique. Je comptais les syllabes, les tercets, les quatrains, et toutes les étoiles du ciel ; et je me rêvais en poète des lendemains qui chantent…

Mais c’était sans compter sur la réalité.

Sournoise, elle vint se rappeler à moi, dure comme la pierre – sensible, comme le grain froissé des factures impayées.

Alors il me fallut faire preuve de sagesse ; renoncer pour un temps à mes rêves de saltimbanque.

La vie dans l’âme, je décidai de m’en retourner à ma besogneuse solitude, à mes heures de bourdonnante concentration, quand les mots et le café trop sucré coulent à flots dans mes neurones bouillonnants ; quand le temps s’accélère soudain en secondes sonnantes et trébuchantes.

C’est ma participation un peu tardive au défi #23 du Challenge Ecriture proposé par Marie.

La contrainte était d’écrire à partir de la phrase de Christian Bobin citée plus haut, en utilisant les mots : sacre, sensualité, sucré, sensible,sublimation, solitude, saltimbanque, sagesse, sourires et secondes.

Sans queue ni tête

C’est un poème flou, quelque peu saugrenu ;
Bien caché, tout tremblant, il était biscornu,
Malheureux, tout boiteux, triste comme les pierres.
Marie, sanglotait-il, ne fais pas de manières !
Je n’ai ni queue ni tête, il faut me laisser là.
N’ai-je pas l’air affreux et sans le moindre éclat ?
Pas à pas, il fallut apaiser ses angoisses ;
D’idée un peu loufoque en rimes efficaces.

C’est ma participation au défi #23 du Challenge Écriture de Marie. La contrainte était d’écrire un acrostiche.

Si je n’ai pas vraiment respecté le thème qui était suggéré par l’exemple proposé – un poème d’Alfred de Musset – je me suis efforcée d’en respecter exactement la structure : huit alexandrins avec une succession de rimes suivies (AA-BB-CC-DD) et une alternance de rimes féminines et masculines. Voilà, voilà…

Mon album de senteurs #5 – dans le désert

Le sable a-t-il une odeur ?

Celui de la plage, oui, assurément. Il est imprégné de notes iodées, de relents d’algues ; il fleure les embruns. Il en a la texture poisseuse aussi.

Le sable du désert, lui, ne colle pas. Il ne se loge pas dans les moindres replis de peau et d’étoffes ; il glisse, tout simplement. Proprement. En toute légèreté. Et sa fraîcheur au point du jour est un indescriptible délice.

À bien y réfléchir, je ne crois pas qu’il ait une odeur particulière.

Pourtant, quand je repense à notre escapade à travers les dunes, au pas lent des dromadaires au pied des montagnes de sable, à nos éclats de rire sous les étoiles, mes narines sont assaillies par le souvenir de cette odeur étrange.

Aux portes du désert, je la retrouvais partout, sans parvenir à l’identifier. Une odeur prenante, douçâtre, chaude, mais de quoi ? De poterie ? D’argile ? De briques cuites au soleil ?

Elle était ténue dans les ruelles du village, discrète dans la cour de ce caravansérail à touristes où nous avions pris un thé brûlant avant le grand débarquement ; vaguement écœurante dans cette drôle de maison à l’allure de grotte, aux plafonds de cathédrale.

J’ai fini par comprendre que l’odeur provenait de la maison elle-même – de ses murs en pisé.

En théorie, on s’imagine que ce genre de construction traditionnelle est conçu pour préserver la fraîcheur à l’intérieur des murs ; pour offrir aux corps éprouvés par la brutalité du soleil une oasis minérale, une parenthèse bienfaisante d’ombre entre deux clartés aveuglantes.

En théorie, on s’imagine que les habitants de ces régions hostiles ont trouvé des solutions pour rendre leurs conditions de vie plus supportables…

Assise dans un coin sombre, baignant dans ma sueur, j’observais incrédule ces gens du désert qui vaquaient à leurs occupations habituelles comme si de rien n’était. Qui allaient et venaient le long des couloirs obscurs, comme si la chaleur extrême, identique de part et d’autre des murs de pisé, était la chose la plus naturelle qui soit.

Elle était partout, cette chaleur. Dedans comme dehors. Accablante. Elle me brûlait la peau, incendiait mes narines, battait à mes tempes, dans mon crâne, sans répit, comme un impitoyable tambour.

Le temps n’en finissait pas. Pourquoi étions-nous là, déjà ?

Ah, oui… Il voulait s’enterrer dans le sable… Quelqu’un lui avait dit que c’était bon pour les rhumatismes et les fractures, et il se remettait tout juste d’une méchante chute de moto.

Cet endroit était une sorte de sanatorium traditionnel spécialisé dans les bains de sable. Il se présentait un peu comme une auberge : planté sur le bord d’une route, avec un parking de terre battue sur l’avant, quelques plantes vivaces dans des parterres, de longs couloirs sombres, et à l’arrière, une porte qui donnait directement sur les dunes… un peu comme une rampe de lancement. Une piste d’envol vers l’aventure.

La veille, nous y avions trouvé les dromadaires qui devaient nous emmener bivouaquer dans le désert. Une folie. Un coup de tête. Un désir très ancien – un moment inoubliable en famille.

Le bivouac était derrière nous. Le balancement des dromadaires n’était plus qu’un joyeux souvenir pour bercer nos nuits d’hiver à venir. Il ne restait plus que le bain de sable…

Alors, nous étions là, à attendre l’heure H. Le bon moment. Le zénith.

L’air était brûlant, épais, gluant. Il sentait la terre cuite au soleil à en avoir la nausée.

Une âme d’enfant

C’était peu de temps après la terrible épidémie qui avait bouleversé le monde. Peut-être en l’an II ou III après le Grand Confinement, je ne sais plus très bien.

Ce dont je me souviens, c’est que c’était une époque un peu étrange. Comme le calme après la tempête, ou le silence après la fureur du vent. Il régnait une atmosphère bizarre, presque irréelle. La vie recommençait tout juste à redevenir normale. On n’enregistrait pratiquement plus de cas de la Grande Maladie. Les distances de sécurité se réduisaient sensiblement. On se lavait un peu moins les mains…

Mais dans l’ombre, les chercheurs du monde entier continuaient à s’activer pour trouver un vaccin contre le virus meurtrier. Le temps pressait. Pour gagner du temps, on s’embarrassait de moins en moins des protocoles. On faisait voler toutes les règles en éclats. Était-ce cela qui avait provoqué le phénomène étrange qui allait suivre ? Cette dérive scientifique généralisée ? Ces dangereux tâtonnements ? Aujourd’hui encore, certains en sont convaincus.

Ça avait commencé brusquement, sans prévenir, prenant toute la planète de court – ou plutôt, prenant tous les enfants de la planète de court, car eux seuls étaient témoins de ce qui se passait : le Phénomène ne touchait que les adultes, qui ne se rendaient compte de rien.

Chaque jour, pendant une heure complète, ces derniers se retrouvaient pétrifiés tels des statues de bronze. Figés dans leur mouvement. Saisis sur le vif. Et bizarrement, ils n’en avaient pas conscience. Au bout d’une heure, ils s’animaient à nouveau et reprenaient tout naturellement le cours de leur vie comme si de rien n’était.

Ils pouvaient être au boulot, en train de papoter près de la machine à café, ou bien en train de pousser un caddy dans les allées d’un supermarché, ou encore, de dormir du sommeil du juste – et paf ! Le Phénomène les saisissait tous en même temps, partout dans le monde, à la même heure, pendant soixante minutes. Pas une de plus, pas une de moins. Soixante minutes très exactement.

Pendant ce temps, les enfants étaient livrés à eux-mêmes. Plus de parents ! Plus de maîtresse ! Libres !

Bien sûr, au début, une fois passées les premières secondes de surprise, ils en avaient profité pour faire tout ce qu’ils n’avaient pas le droit de faire en temps normal : s’empiffrer de bonbons et de glaces, jouer aux jeux vidéo au lieu de faire leurs devoirs… Mais rapidement, ils avaient réalisé plusieurs choses : d’abord, qu’en l’absence des adultes, les plus grands étaient responsables des plus jeunes – qui risquaient de se blesser si on ne les avait pas à l’œil ; ensuite, que s’ils voulaient continuer à bénéficier de cette plage de liberté, ils devaient s’arranger pour que les adultes continuent à ne rien remarquer.

Ils s’étaient donc organisés : une immense chaîne de solidarité enfantine s’était mise en place à travers le monde. Ils s’étaient fédérés, avaient élu leurs représentants au Grand Conseil des Enfants, avaient émis des directives pour la protection des plus jeunes et mis en place des politiques de préservation de l’ignorance parentale.

Curieusement, certains adultes étaient épargnés par le Phénomène : c’étaient ceux qui avaient su conserver leur âme d’enfant. Des vieux au regard malicieux, des rêveurs, des artistes ; pas mal de scientifiques aussi, des chercheurs excentriques, des savants fous. Les gamins ne tardèrent pas à leur attribuer le titre prestigieux de « Grands Enfants ». Une ressource précieuse sur laquelle la population enfantine pourrait compter pour l’aider à mener à bien ses nombreux projets.

Car une fois les premières mesures prises, les enfants commencèrent à se dire qu’ils pouvaient peut-être aller plus loin, qu’ils pouvaient peut-être profiter de l’absence des adultes pour trouver enfin des solutions durables à tous les problèmes du monde : les guerres, la pollution, la misère… Sans les adultes au milieu avec leurs raisonnements incompréhensibles, les enfants auraient le champ libre pour prendre tous ces problèmes à bras le corps et les régler une bonne fois pour toute !

La tâche était colossale. Et le temps disponible bien trop court pour y parvenir : pensez donc, une heure par jour ! Le Grand Conseil des Enfants décida que dans un premier temps, il fallait trouver un moyen de prolonger l’heure quotidienne d’immobilité.

Alors ils se mirent au travail, partout dans le monde, avec l’aide des « Grands Enfants ». Ils entamèrent des recherches pour essayer de comprendre le mystérieux Phénomène et surtout, pour parvenir à le contrôler. L’enjeu était de taille, n’est-ce pas : endormir quelques heures chaque jour toutes ces créatures irresponsables qui précipitent le monde vers sa perte – et corriger leurs erreurs en leur absence.

À l’heure où je vous parle, ils sont sur le point d’y parvenir. Et les adultes n’ont encore rien remarqué. Touchons du bois. Ou peut-être, du bronze…

Crédit MK

C’est ma participation de dernière minute au défi #21 du Challenge Écriture proposé par Marie.

L’oiseau bleu

D’abord trois mots : sœurs, s’autoriser, oiseau

Elles étaient deux sœurs, en tous points différentes. L’une était terre, roche, source vive ; l’autre était ciel, nuage, torrent indomptable. L’une était arbre, branches, racines ; l’autre n’était que vent.

Elles se vouaient cependant une affection profonde.

Elles avaient grandi dans l’ombre l’une de l’autre, dormant sur la même paille, buvant à la même jatte, cousant à la même chandelle.

La grande réfrénait inlassablement les ardeurs de la petite ; la cadette, à sa manière, stimulait son aînée. Elles se complétaient parfaitement et la vie s’écoulait, délicieuse.

Mais le vent est ce qu’il est : nul ne peut l’empêcher de souffler.

Un jour, alors qu’elles battaient leur linge au bord de la rivière, la plus jeune annonça : « Je partirai demain ». L’autre ne répondit pas : il n’y avait rien à dire. Elles avaient toujours su, l’une comme l’autre, que ce jour arriverait.

Elles restèrent longtemps côte à côte, en silence, à rincer leurs vieux draps de leurs larmes amères.

Le lendemain, la jeune sœur fit ce qu’elle avait dit. Après de pénibles adieux, elle s’engagea sur le chemin, la gorge nouée, toute vêtue de rêves. Et l’aînée resta là, le cœur en haillons, à regarder la silhouette gracile s’évanouir dans le lointain.

Elle resta là longtemps, incapable du moindre mouvement, les yeux rivés sur l’horizon. Elle y resta comme suspendue, figée telle une statue de pierre, étrangère à sa propre vie.

Un matin, alors qu’une année entière s’était écoulée depuis le jour du grand départ, elle fut tirée de sa torpeur par le chant d’un oiseau.

C’était un bel oiseau bleu au plumage chatoyant, avec beaucoup de douceur dans les yeux. Lentement, il se mit à lui parler de sa sœur. Il lui raconta la poussière des chemins, le scintillement des étoiles ; les mains tendues, les pains offerts.

Il lui raconta les bivouacs sous la lune, les dunes hautes comme des montagnes, le pas lent des chameaux, les caravansérails animés aux portes du désert.

Il lui raconta le bleu profond de l’océan, le grondement des vagues, les cris des goélands, les voiles gonflées par les alizés, les ports du bout du monde.

Il lui raconta mille autres choses encore.

Lorsqu’il se tut, la nuit régnait sur la vallée. Mais une lueur luisait à nouveau dans les yeux de la grande sœur.

Le cœur apaisé, elle put reprendre le cours de sa vie.

L’oiseau revint l’année suivante, et l’année d’après, et encore celle d’après. Il revint chaque année, toujours à la même date.

Il arrivait au point du jour, sans faute, et s’installait sur un rocher, au bord de la rivière. Et il parlait lentement, longuement, jusqu’à ce que la nuit descende. Il parlait et la grande sœur l’écoutait, immobile, et son chant résonnait longtemps à travers la vallée.

Il racontait les cimes enneigées, les forêts luxuriantes, les fières cavalcades à travers les steppes, les troupeaux imposants dans l’herbe des savanes, le glissement des pirogues au miroir des eaux sombres…

Il racontait les palais d’émeraude, les remparts de torchis, les marbres des statues, le brouhaha des villes lointaines…

Il racontait l’argent des fleuves à travers les plaines, l’or des crépuscules sur les mers et les lacs, le cuivre brûlant des verres de thé partagés…

Puis il repartait d’où il était venu, chargé de nouvelles, emportant avec lui le récit des récoltes, l’écho des noces heureuses, les pleurs des nouveau-nés, les berceuses, les rires des enfants, et parfois, le parfum des fleurs déposées sur une tombe.

Au soir de sa vie, la vieille femme demanda à ses petits-enfants de l’aider à descendre près de la rivière pour y passer la nuit. Elle voulait y attendre l’oiseau bleu.

Ils étaient nombreux et de tous âges. Les plus aguerris allumèrent un feu pendant que les autres s’installaient autour, sur des nattes ou des tapis de laine.

La nuit était claire. Il y avait beaucoup de joie dans l’air, et beaucoup de rires qui crépitaient avec le feu.

Alors la voix de la vieille s’éleva, très douce, et se mit à raconter les histoires apportées tout au long de ces années par l’oiseau bleu. Toutes les histoires, les unes après les autres.

Les yeux des grands et des petits étaient suspendus à son visage plissé, à ses lèvres minces toujours prêtes à sourire.

Elle était infiniment heureuse, ainsi entourée de sa descendance, partageant avec eux l’écho des voyages de sa sœur bien aimée.

Elle la sentait toute proche. C’était comme si elle était là, assise de l’autre côté du feu, et que leurs deux bonheurs se conjuguaient.

Le sommeil finit par les prendre, un à un, grands et petits, et ce fut la morsure d’un soleil déjà mûr qui les réveilla quelques heures plus tard.

Mais l’oiseau n’était pas là – il n’était pas venu.

La vieille femme comprit qu’il ne reviendrait plus, que tout était terminé ; qu’il n’y avait plus d’histoires à raconter.

Une légère brise vint alors caresser sa joue parcheminée. Une brise chargée d’affection. La vieille lui adressa un sourire : elle lui avait tant manqué.

C’est ma participation au défi #20 du Challenge Écriture de Marie. La contrainte était de décrire le collage ci-dessous en trois mots, puis d’écrire un texte à partir de ces mots.

Le mot sœurs s’est imposé dès le début, avec les mots enfance, grandir, s’autoriser, et grand-mère aussi, à cause de l’oiseau. Ça faisait plus que trois. Il fallait faire un choix…

Après un premier essai qui m’a conduite dans une impasse, j’ai préféré me détacher complètement de ce que m’évoquait l’image avec une histoire qui s’est imposée à partir des mots sœurs et oiseau, et l’idée de s’autoriser [à vivre la vie pour laquelle on est fait(e)] qui planait en arrière-plan.

Aïd Mubarak Saïd !

Très bonne fête de l’aïd al-fitr à tous les musulmans.

Profitez bien de ce temps en famille, malgré les distances (et un confinement toujours en vigueur pour beaucoup)…

Qu’est-ce qu’un poème (10) ?

Tentative de définition #10

Poème : n. masc., [pɔ εm] – fournée de mots à croquer.